Crises alimentaires : Que le coupable lève le doigt et vite ! Oui mais après ?

La récente partie de Cluedo médiatique autour l’escherichia coli, cette bactérie fécale qui a provoqué la mort de 38 personnes en Allemagne, aura été une fois encore particulièrement révélatrice de la systémique de crise qui prévaut régulièrement dès qu’un accident alimentaire survient dans nos sociétés occidentales. A la quiétude sociale rompue, succède aussitôt l’inquiétude collective forcenée et un matraquage médiatique d’envergure dans lesquels la traque du coupable devient l’obsession.

Chaque acteur ou groupe d’acteurs monte alors au créneau avec une question lancinante : « Comment en est-on arrivé là ? ». Chacun s’efforce de bâtir sa propre explication, de trouver des boucs émissaires et de comprendre les failles pour tenter de restaurer la normalité, ou du moins la normalité telle qu’il la conçoit et qu’il veut la façonner. Devant la contamination fulgurante des consommateurs, les concombres hispaniques, les graines germées de soja d’une ferme bio de Basse-Saxe et mêmes les salades et les tomates ont donc été tour à tour incriminés avant d’être innocentés. Résultat : des tonnes d’aliments jetés à la benne, des cultivateurs désemparés, des consommateurs suspicieux, une ardeur médiatique sans précédent en Europe, des autorités germaniques sous pression à l’affût du moindre indice et au final, un ultime rebondissement le 18 juin, cette fois dans une étonnante discrétion médiatique. Le germe pathogène serait en fait issu d’un ruisseau près de Francfort servant à l’irrigation de cultures.

L’affaire du E-Coli allemand a encore une fois illustré la vision séquentielle de la crise

Dans l’instable et fragile mécanique de la gouvernance des risques, l’affaire de l’E-Coli allemand a une nouvelle fois démontré que l’attelage entre visions séquentielles focalisées sur le risque immédiat, perceptions subjectives des acteurs de la société et choc de la révélation forme une source intarissable de crises à répétition et de logiques d’affrontement crispées où il faut de facto désigner un coupable. Face au désastre, tout est bousculé de plein fouet et amplifié par le robinet médiatique. Alors que la vogue du bio et la consommation des légumes crus ne se sont jamais aussi bien porté depuis plusieurs années, voilà que celles-ci ont eu soudainement à endosser soudainement le vilain visage du criminel potentiel devant l’impérieuse nécessité du corps sociétal de comprendre et de se rassurer.

Jusqu’ici tout va bien …

Dans le domaine alimentaire et plus généralement de la santé humaine, les crises sont particulièrement exacerbées. Pour une raison simple. Tant que le pacte de confiance implicite perdure entre tous les acteurs d’une chaîne, tout va bien. Sauf que la plupart du temps, ce système fonctionne comme une boîte noire où chacun des acteurs détient seulement une portion de connaissance de la réalité intégrale. Le client sait que la qualité de son alimentation du midi est tributaire du professionnalisme de l’éleveur qui fournit la viande, de l’hygiène du boucher qui la découpe et du savoir-faire du restaurateur qui la cuisine. Pour autant, il s’en remet à la confiance de leur travail. Tant que rien ne trouble la quiétude de cette boîte noire, tout le monde se forge une image de la réalité à sa façon et à partir des éléments dont il dispose ou qu’on lui transmet (ou pas) à travers divers canaux d’information.

Or, cette représentation que chacun forge et alimente selon ses référents, constitue un enjeu d’image capital qui peut voler en éclats à la moindre anicroche pour peu que le risque devienne brutalement élevé. De là, naissent ensuite des distorsions d’image pouvant constituer des accélérateurs de crise. A l’heure où les autorités européennes parlent de réintroduire progressivement l’usage de farines animales dans l’élevage des bêtes destinées à la consommation humaine, il est intéressant de revenir sur la célèbre crise de la vache folle. Laquelle est sans nulle doute le « modèle » le plus radical de crise alimentaire et de distorsion d’image extrême.

Quand les vaches revêtent la camisole

L’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB) est plus connue sous le terme de « maladie de la vache folle »

C’est en effet exactement ce type de distorsion qui a profondément affecté la filière bovine européenne dans les années 80. Une distorsion qu’elle continue encore de traîner depuis que la crise de l’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB) plus connue sous le terme de « maladie de la vache folle », a frappé de plein fouet l’élevage bovin en Europe. Le déroulement des faits est à cet égard très symptomatique du phénomène de boîte noire et des décalages que le choc des révélations creuse brutalement dans la société.

Tout a démarré en novembre 1986 avec la détection d’un cas de vache atteinte d’encéphalopathie spongiforme dans un élevage en Grande-Bretagne. En soi, l’ESB est une maladie ancienne et connue des vétérinaires qui se manifeste sporadiquement (1).

Cette maladie (2) se caractérise par une infection dégénérative du système nerveux central des bovins provoquée par un agent que les scientifiques désignent sous le terme de prion. Bien qu’il soit encore énigmatique sur de multiples aspects, le prion est une particule infectieuse qui est le résultat d’une mutation (dont les chercheurs ignorent toujours la cause exacte) d’une protéine présente à l’état naturel dans l’organisme des mammifères où celle-ci semblerait jouer un rôle essentiel dans le développement du système nerveux.

Lorsque l’infection se déclare, le prion pénètre les neurones du cerveau où il se reproduit de façon exponentielle jusqu’à faire exploser les cellules contaminées et « trouer » ainsi le tissu cérébral. Ce qui donne ensuite au cerveau, une allure d’éponge. D’une durée d’incubation de plus ou moins 5 ans et potentiellement transmissible, la maladie une fois déclarée, se propage rapidement chez l’animal qui se met à trembler, devient craintif et s’avère être incapable de tenir debout correctement. Quelques semaines après l’apparition de ces signes cliniques, l’animal meurt inéluctablement.

Quand des herbivores deviennent des carnivores

Très vite, les écrans TV sont envahis de ce type d’images de vaches malades

Très vite, de nouveaux cas de vaches malades sont signalés en Grande-Bretagne. Les autopsies effectuées par les services vétérinaires confirment qu’une épizootie d’ESB vient de se déclarer. Le vecteur de dissémination de l’ESB est très vite identifié : les farines de viandes et d’os qui entrent dans la composition de la ration alimentaire des bovins pour suppléer leurs besoins en protéines. Loin de rasséréner, cette révélation amplifie la crise au sein de l’opinion publique. Laquelle découvre soudainement que des animaux supposés herbivores, mangent en réalité d’autres animaux sous forme de protéines farinées.

L’opinion est d’autant plus déstabilisée que les médias diffusent en boucle des images choquantes de vaches tremblantes s’affalant sur le sol dès qu’elles quittent leurs étables sans parler des abattages massifs qui vont s’ensuivre et des charniers de bovins qui vont s’amonceler chez les équarrisseurs. L’émoi est considérable car l’image réelle percute une toute autre vérité que celle qui prévalait jusqu’à présent dans l’image projetée par la filière bovine et dans l’image perçue par l’imaginaire collectif. Un imaginaire où les vaches paissent en toute liberté dans de charmants et bucoliques pâturages sous l’œil d’un éleveur soigneux et attentif au bien-être de son bétail.

Quand Martine veille au grain !

Le mythe bucolique de « Martine à la ferme » a longtemps arrangé beaucoup d’acteurs

Une vision en somme très proche de celle que l’on retrouve par exemple déclinée dans la littérature enfantine comme la célèbre collection de Martine à la ferme (3.) Là, une adorable petite fille brune aux joues roses évolue dans une ferme idyllique et briquée de fond en comble autour d’animaux en pleine santé et à l’œil pétillant. Le petit cochon est impeccablement rose, la vache vierge de toute bouse, le mouton a une laine blanche immaculée et les poules ont un plumage resplendissant.

Jusqu’à la crise de la vache folle, cette vision confortable et apaisante d’une agriculture artisanale a irrigué le mythe collectif et personne ne s’en offusquait réellement à vrai dire. Les consommateurs y trouvaient là une image rassurante et synonyme de qualité et de sécurité qui les renvoyait pour beaucoup d’entre eux à la petite ferme familiale que l’on a tous fréquentée dans la tendre enfance. Une ferme où l’on mangeait forcément de bons produits naturels en toute confiance parce qu’on connaissait l’agriculteur.

De son côté, la profession avait elle-même surfé sur ce mythe agréable en entretenant les stéréotypes et les clichés même si l’agriculture et l’élevage avaient depuis bien longtemps entamé une profonde mutation industrielle pour pourvoir aux besoins alimentaires de la société. Sauf qu’une jolie barquette de beefsteak emballée sous un blister simili nappe à carreaux rouges et blancs suscite toujours plus d’empathie et … d’appétit qu’une austère boîte métallique de corned-beef débitée à cadence industrielle.

A la recherche du paradigme perdu

Le recours aux farines carnées s’appuie sur deux arguments : une contrainte économique et une contrainte nutritionnelle

Loin de cette image idyllique qui s’écroule, le grand public prend alors conscience que depuis les années 1970, les bovins sont nourris en partie avec des farines alimentaires industrielles préparées à partir de carcasses de ruminants abattus. Cette pratique correspond pourtant à une nécessité justifiée d’un point de vue alimentaire comme le souligne le rapport d’une commission d’enquête sénatoriale (4) française en mai 2001. Le recours aux farines carnées s’appuie sur deux arguments : une contrainte économique et une contrainte nutritionnelle. Dans ce rapport, on peut notamment y lire que « l’alimentation des animaux de rente constitue l’essentiel – de 55 à 75% selon les espèces – du prix de revient des productions animales. Cette donnée fondamentale conduit les utilisateurs, éleveurs et fabricants, à rechercher un prix des aliments toujours plus bas, et par conséquent, à procéder à des substitutions de matières premières selon les variations de leurs coûts ».

Outre l’intérêt économique des farines animales, le rapport cite également le témoignage du président de la société Guyomarc’h Nutrition Animale : « Si on veut bien faire ce métier, il faut avoir une bonne connaissance des besoins des animaux. Ils sont définis par un calcul matriciel entre trois ensembles de données que sont d’une part, les apports nutritionnels des différentes matières premières, les besoins nutritionnels des animaux et les prix des différentes matières premières disponibles à l’instant. Ce calcul matriciel donne ensuite la meilleure solution en termes d’apports équilibrés de nutriments à l’animal ».

Cette industrialisation de la filière bovine correspondait à la nécessité de satisfaire les demandes croissantes en viande de bœuf d’autant que le rapport sénatorial ajoute que « le recours aux farines animales s’explique avant tout par l’insuffisance de la production européenne de cultures oléo-protéagineuses et donc de protéines végétales ». Pour compenser cette carence en protéines, les farines carnées ont donc été d’un précieux recours pour les éleveurs. Un usage qui était de surcroît plutôt parcimonieux puisque le pourcentage de farines animales dans la ration alimentaire ne dépassait pas les 5%5 et qu’en outre, les farines animales permettaient le recyclage de sous-produits d’abats qui auparavant étaient jetés sans aucun souci écologique de valorisation.

Si les enjeux avaient été communiqués, le choc de la crise aurait été très certainement amoindri

Néanmoins, le fait de ne pas révéler et de ne pas expliquer la nécessité d’introduire des compléments d’origine carnée riches en protéines dans l’alimentation des herbivores d’élevage va s’avérer être une faille redoutable. Si les enjeux avaient été communiqués en soulignant notamment que cet apport de protéines était bon pour la santé de l’animal et permettait de faire face aux besoins alimentaires européens, le choc de la révélation aurait été très certainement amoindri.

De même, autorités et industriels n’ont guère communiqué sur la cause de l’apparition de l’ESB. Cette dernière est pourtant connue suite aux investigations britanniques : la modification du processus de fabrication des farines animales. Au début des années 80, les industriels anglais ont cessé d’utiliser des solvants organiques pour la transformation des carcasses animales en farines puis de leur appliquer un traitement thermique humide à 125°C pour éliminer les traces de solvants. Cette décision avait été motivée par le coût des solvants après les chocs pétroliers de 1973 et 1979 ainsi qu’un grave accident du travail lié à ce même solvant dans une usine.

Or cette décision va précisément être à l’origine de l’apparition du prion dans les farines animales. Le prion est en effet une protéine qui ne résiste pas à une forte chaleur humide supérieure à 100°C et à des lavages à l’eau de Javel ou à la soude concentrée. Le nouveau processus de production adopté par les industriels prévoit en revanche un broyage des déchets qui sont ensuite centrifugés, filtrés et chauffés à des températures proches de 80°C en ambiance sèche (6). Ce qui permet de conserver une meilleur teneur en sels minéraux et d’augmenter la valeur protéique des farines. Désormais, sans le savoir, le prion n’était plus détruit.

L’incantation en guise d’explication

Malgré les gesticulations prophylactiques médiatisées, la méfiance à l’égard de la viande bovine grandit

En France, les pouvoirs publics et scientifiques vont par la suite préférer le discours incantatoire plutôt qu’ « explicatoire ». A grand renfort de déclarations péremptoires, ils cherchent avant tout à rassurer les consommateurs en invoquant le bouclier de la barrière des espèces. En d’autres termes, l’ESB de la vache ne peut pas se transmettre à l’être humain. Certains experts affirment même que le prion ne se trouve pas dans la viande qui est consommée, c’est-à-dire les muscles, mais dans la moelle et les abats. Persuadés que l’impact sera forcément positif, certains élus vont même jusqu’à clamer haut et fort aux micros des télés et des radios qu’ils continuent de manger de la viande de bœuf puisqu’il n’y a aucun danger.

Néanmoins en 1989, les images de vaches vacillantes recommencent à défiler sur les écrans de télévision et la psychose connaît un vif regain. La France décide au mois d’août d’interdire l’importation des farines anglaises et un an plus tard, de bannir celles-ci pour l’alimentation des bovins. Sous l’œil des caméras de télévision, des abattages de troupeaux entiers sont réalisés à grande échelle dès qu’un seul cas bovin est suspect. Les autorités politiques et administratives exhortent à nouveau les consommateurs à conserver leur sang-froid et à ne pas se détourner de la viande de bœuf. Les gesticulations prophylactiques médiatisées n’y font rien. Au contraire, la filière bovine connaît une récession économique sans précédent. La suspicion est désormais de rigueur devant les réactions tardives des autorités communautaires et nationales et le manque de coordination entre les pays qui laissent la porte grande ouverte à toutes les polémiques possibles.

En France, la situation n’est guère plus sereine. Des dossiers comme celui des graisses d’os et de la cuisson sont escamotés. Des experts sont priés de cesser de témoigner aux journalistes. Lesquels sont vilipendés par des hauts responsables qui les accusent d’entretenir la psychose ambiante et de tuer l’économie bovine nationale. Au plus haut niveau de leurs gouvernements respectifs, l’Angleterre et la France s’accusent des pires méfaits à coups d’interdictions administratives, d’embargos douaniers et de mesures de rétorsion économique. La boîte noire est désormais devenue une boîte de Pandore cacophonique où les intérêts des uns et des autres s’affrontent désormais, chacun ayant sa propre vision séquentielle et arbitraire de l’événement.

De choc en choc, l’onde s’amplifie

L’angleterre annonce 10 cas atypiques de la maladie de Creutzfeldt-Jacob probablement liés à l’ESB dont 5 avaient mangé de la viande contaminée

La crise connaît un nouveau pic de tension lorsqu’en 1996, un lien de transmission commence à être fortement soupçonné entre l’encéphalite spongiforme bovine et une nouvelle variante de la maladie humaine de Creutzfeldt-Jacob. Cette maladie rare découverte en 1920 par les deux chercheurs qui lui ont donné son nom, se caractérise au début par des troubles mentaux mineurs proches de ceux de la maladie d’Alzheimer puis par des troubles plus sévères de l’élocution et de la marche pour aboutir au final à la démence et à la mort.

Or le 20 mars 1996, le ministre de la Santé anglais annonce devant la Chambre des Communes que 10 cas atypiques de la maladie de Creutzfeldt-Jacob sont probablement liés à l’ESB dont 5 avaient mangé de la viande contaminée. Le choc est important car le franchissement de la barrière des espèces semble désormais s’accomplir. Les premiers doutes sévissaient déjà depuis que six ans plus tôt, un chat siamois du nom de Max était mort d’encéphalopathie spongiforme à Bristol en Angleterre. A l’époque, la presse populaire anglaise en fit abondamment sa une et déclencha une émotion considérable dans la population.

Cette fois, le « variant » comme il est dénommé par les scientifiques, présente des similitudes fortes (7) dans les lésions du cerveau de ses victimes avec celles que l’on observe généralement chez les singes infectés expérimentalement avec des extraits de cerveau de vache morte de l’ESB. Le temps d’incubation du variant et de l’ESB semble également identique. Même si à l’heure actuelle, aucun lien de transmission n’a été clairement démontré, la crise s’autoalimente. Chacun se raccroche alors à ses croyances. Chacun tente de s’expliquer ces effroyables transgressions que constituent des « vaches carnivores » et un « prion franchissant la barrière des espèces », quitte à y voir une vengeance ultime de la Nature envers l’Homme qui aurait perverti et dévoyé les lois naturelles immuables.

Vache qui peut !

Une grande enseigne de distribution joue sur les peurs pour communiquer sur ses viandes bios

La peur est désormais larvée dans l’esprit du public. La spirale diabolique ne cesse de grandir. En 1999, une fameuse enseigne française de la grande distribution ose même surfer sur ces angoisses à des fins purement mercantiles. Pour cela, elle lance une vaste campagne d’affichage provocante et récupératrice sur le thème de la sécurité alimentaire et de la défense du consommateur. Les assertions et les visuels choisis n’ont rien à envier au célèbre slogan du poids des mots et du choc des photos.

L’enseigne joue délibérément sur les peurs du moment à l’égard de la viande bovine. Sur une affiche, figure un steak de bœuf en forme de panneau « sens interdit » accompagné d’une formule brutale : « Interdit aux farines animales et antibiotiques de croissance ». Une autre affiche représente une tête de vache dessinée avec des brins d’herbe et deux petites marguerites en guise d’yeux qui déclare : « C’est important de savoir ce qu’a mangé le bœuf qu’on va manger ».

La crise de la vache folle va connaître une nouvelle flambée d’anxiété en octobre et en novembre 2000 en Europe, ceci malgré l’absence totale d’éléments nouveaux objectifs sur l’ESB. Ironie du sort, c’est la même enseigne de distribution qui s’enorgueillissait un an plus tôt de protéger la santé de ses consommateurs qui en est indirectement à l’origine. Le 21 octobre, elle demande le rappel immédiat de barquettes de viande issues d’un lot où une vache abattue le 11 octobre (donc largement consommée depuis !) a été déclarée contaminée par les services vétérinaires. Prisonnière de son discours publicitaire, l’enseigne bat le rappel à grand renfort de messages et précipite une nouvelle crise.

Le coup de grâce

M6 déprogramme son traditionnel film pour diffuser une émission spéciale intitulée « Vache Folle – La Grande Peur »

Une crise qui rebondit d’autant plus qu’Outre-manche, la BBC vient tout juste de consacrer un reportage à une jeune femme de 24 ans décédée vraisemblablement à la suite d’une transmission du prion après avoir mangé de la viande de bœuf. Puis, c’est au tour de Channel 4 de diffuser l’agonie d’une adolescente de 14 ans décédée le 28 octobre. Des chaînes de télévision françaises reprennent les images. L’engrenage se réactive à nouveau.

En décembre à une heure de grande écoute, la chaîne de télévision M6 déprogramme son traditionnel film pour diffuser une émission spéciale intitulée « Vache Folle – La Grande Peur ». Une succession de reportages (8) se fait l’écho du calvaire d’un adolescent français qui serait le troisième cas supposé du variant de la maladie de Creutzfeldt-Jacob, des importations frauduleuses de farines animales anglaises en France, des failles des process de fabrication chez les fabricants de farines et les équarrisseurs, des négligences de l’administration française et pour couronner le tout des tentatives de muselage et de désinformation de la presse au début des années 90. L’émission fait grand bruit et la filière bovine est une fois de plus touchée de plein fouet.

En quelques jours, la consommation chute de 40%. Le cours de la viande bovine s’écroule au marché de Rungis. Des associations de consommateurs et de parents d’élèves exigent le retrait du bœuf des menus des cantines scolaires (9). Des maires inquiets accèdent immédiatement à leurs requêtes. Toute la classe politique monte au créneau. Le 7 novembre, le président de la République, Jacques Chirac, réclame l’interdiction de toutes les farines animales au cours d’une allocution officielle télévisée. A l’Assemblée Nationale, le ministre de l’Agriculture, Jean Glavany, est sévèrement attaqué par les députés de l’opposition. Le Premier Ministre, Lionel Jospin, réplique quelque temps après et dévoile à la presse, un plan de sécurité sanitaire exceptionnel, entouré de pas moins de sept ministres pour souligner la mobilisation sans précédent du gouvernement. La profession n’est pas en reste avec le président du principal syndicat agricole, qui prône ni plus ni moins l’abattage de 5 millions de bovins nés avant 1996. Les journalistes multiplient les reportages. La frénésie est totale.

Pire que le prion, la suspicion !

Le mythe se renforce et la méfiance grandit paradoxalement

Après avoir découvert que l’élevage était une industrie aux antipodes des images naïves imprégnées dans l’opinion publique, que des herbivores mangeaient des farines animales, les consommateurs établissent désormais un lien direct entre consommation de viande de bœuf et maladie de Creutzfeld Jacob. Dans une défiance quasi irrationnelle, l’opinion se focalise sur la viande de bœuf comme étant la menace alimentaire absolue à éradiquer d’urgence. La filière bovine endosse évidemment le rôle du bouc émissaire idoine. Les pouvoirs publics ne sont guère mieux lotis et passent pour les complices plus ou moins compétents de cette contamination inacceptable.

Dans cette situation cacophonique et politisée, les scientifiques peinent à rappeler l’absence de preuve scientifique formelle étayant que prion de l’ESB et variant de Creutzfeldt-Jacob sont liés et que la barrière des espèces est franchie. La désaffection est énorme et les consommateurs se reportent en masse sur les viandes de porc et de volailles ainsi que sur les poissons.

D’un problème épidémiologique animal sérieux autour de l’ESB, la crise de la filière bovine a désormais rebondi sur un conflit sociétal. L’éleveur industriel est plus que jamais assimilé à un horrible productiviste âpre au gain, peu soucieux de qualité et garde-chiourme concentrationnaire d’animaux tandis que dans l’inconscient collectif, Martine à la Ferme devient elle, l’égérie naturelle et l’incarnation du modèle d’élevage idéal où les animaux sont respectés et soignés dans des fermes de taille artisanale. Dans ce contexte, l’ESB est vite interprétée comme l’émanation d’une Nature vengeresse contre une agriculture pécheresse qui a perverti la Nature originelle avec son modèle d’élevage intensif. Le retour de la peur pandémique moyenâgeuse permet le recours aux mythes et à l’imaginaire, seule « explication » cohérente de cette inexplicable révélation.

Conclusion – La chasse au coupable n’est jamais très loin

la viande de bœuf pâtit toujours d’une image entachée de suspicion aux yeux des consommateurs

A l’heure actuelle, la viande de bœuf pâtit toujours d’une image entachée de suspicion aux yeux des consommateurs. Les cas d’ESB en Europe sont pourtant en chute libre. En France, seulement 7 cas ont été relevés en 2006 mais la consommation de viande de bœuf demeure toujours à la traîne. Le discours officiel et scientifique marche désormais sur des œufs telle cette citation (10) faite lors des Etats généraux de l’Alimentation en 2003 : « On ne connaît pas la dose infectante pour l’homme. Le prion est à des doses infinitésimales dans le sang (…) Il est vrai qu’il y a du sang dans le muscle, mais très peu car l’animal est saigné après l’abattage. Je ne dirai jamais qu’il n’y a pas de prion dans le muscle, mais on n’a jamais montré que le muscle était contaminant ». La lecture de cette phrase contient à elle seule une boîte noire toute entière. Le discours a certes évolué puisqu’il reconnaît désormais entre les lignes que le prion peut être également présent en quantité infinitésimale dans les muscles, là où les experts affirmaient encore catégoriquement il y a quelque temps que ces mêmes muscles n’étaient pas concernés par l’ESB. Mais l’explication demeure encore et avant tout technique. Elle ne répond toujours pas aux questions de fond qui agitent et sous-tendent l’imaginaire collectif.

L’exemple de la crise de la vache folle concentre à elle seule l’absence totale de révélation des enjeux et le déni catégorique du risque par les pouvoirs face à des croyances profondément enracinées dans une symbolique collective de l’agriculture artisanale version « Martine à la ferme ». Déni qui se retranche alors derrière des comportements psychorigides. De la sous-réaction initiale pour minorer le risque (la barrière des espèces, l’absence de prion dans le muscle), ne pas affoler les populations (les politiques qui mangent toujours du bœuf) et préserver l’image symbolique de l’élevage (la sauvegarde des intérêts économiques), on est passé ensuite, au gré des tensions répétées, à la sur-réaction en jouant le discours comminatoire (la dénonciation des coupables), la communication tous azimuts (les rappels produits) et les actes forts (l’interdiction du bœuf dans les cantines, la mobilisation générale des ministres).

En laissant perdurer le mythe d’une agriculture artisanale sans jamais associer les acteurs qui auraient dû l’être et leur dire en quoi consistait exactement l’élevage industriel (agriculteurs et consommateurs en premier lieu), tous les ingrédients de la systémique de crise étaient donc réunis pour jeter un opprobre durable sur les acteurs de la filière bovine. Aujourd’hui, l’opposition frontale entre deux modes d’élevage se poursuit plus que jamais, faute de cette révélation des enjeux qui explique que l’élevage industriel permet de répondre aux besoins alimentaires et qu’il est structuré et contrôlé par un certain nombre de normes sanitaires ultra strictes.

Une opposition devenue plus binaire que jamais où les méchants sont ces éleveurs « tortionnaires » avides de rentabilité économique qui enferment les bêtes dans des bâtiments bétonnés et où les bons sont les petits fermiers qui laissent gambader les animaux dans les prés. Sans la réconciliation de la société et du monde rural, les cicatrices irrationnelles risquent à tout moment de se ré-ouvrir et se creuser sous l’impulsion d’un nouvel élément déclencheur.

Sources

1 – Noëlle Bons et Jeanne Brugère-Picoux – Le prion à la ville et au champ – La Recherche – n°332 – Juin 2000
2 – Encéphalites spongiformes subaiguës transmissibles – Contribution de l’INRA – Mai 1997. Se référer également aux publications complémentaires disponibles sur le site Internet de l’Institut national de la Recherche Agronomique à l’adresse suivante : www.inra.fr/Internet/Directions/DIC/Actualites/dossiers/doc/esst/index.html
3 – G. Delahaye et M. Marlier – Martine à la ferme – Collection Farandole – Casterman
4 – Rapport de commission d’enquête du Sénat n°321 (2000-2001) de Gérard Dériot et Jean Bizet
5 – Dominique Dormont – Rapport du groupe de travail « alimentation animale et sécurité alimentaire des aliments » – AFSSA – 27 juillet 2000 – Disponible à l’adresse suivante : http://www/afssa.fr/ftp/basedoc/Rapport_Alimentation_animale.pdf
6 – Rapport de commission d’enquête du Sénat n°321 (2000-2001) de Gérard Dériot et Jean Bizet
7 – Noëlle Bons et Jeanne Brugère-Picoux – Le prion à la ville et au champ – La Recherche – n°332 – Juin 2000
8 – Emission spéciale « Vache Folle – La Grande Peur » – M6 – diffusée à 20 h 50 le 5 novembre 2000
9 – Rapport de commission d’enquête du Sénat n°321 (2000-2001) de Gérard Dériot et Jean Bizet
12 – Jeanne Brugère-Picoux – Professeur chef de service à l’Ecole nationale vétérinaire de Maisons-Alfort et membre de l’Académie vétérinaire de France – Etats Généraux de l’Alimentation – 2000

3 commentaires sur “Crises alimentaires : Que le coupable lève le doigt et vite ! Oui mais après ?

  1. Kristen Sukalac -

    Olivier,

    Je pourrais commenter presque aussi longuement que tu avais écrit, mais j’essaie d’être raisonnable. Un grand élément dans tout ça c’est l’intolérance du risque. Le principe de précaution oblige des actions extrêmes, telles l’abattage des troupeaux entiers, etc. Et dans le cas des maladies infectieuses dans la chaine alimentaire, cette précaution a probablement une place car quelques cas de E. coli peuvent vite se multiplier.

    Le cas de l’ESB est moins clair car on était sur un terrain assez vierge à l’époque et on ne savait pas jusqu’à quel point l’infection pouvait passer des bovins à l’homme. Un gouvernement qui ne semblait réagir suffisamment risquait de se faire expulser. Mais on remarque qu’en Amérique du Nord o

    Je suis tout à fait d’accord qu’il y a un écart entre ceux qui produisent notre nourriture et la plupart des consommateurs et même les experts s’y perdent.

    Par exemple, il y a quelques années la FAO (l’agence de l’ONUE responsable de la nourriture et de l’agriculture) a suggéré une correction à la méthode de calcul des gaz à effet de serre liés à la production de la viande. Pour faire bref, un gros animal est une source plus éfficient de viande qu’un maigre : donc l’ancien méthode de calcul par tête pourrait encourager une augmentation des émissions au niveau du système total. Ces différences entre l’échelle local et l’échelle du système sont complèxes et nuancés. Elles sont souvent imperceptibles aux non-experts, mais elles comptent énormément.

    En outre, la nourriture n’est pas un sujet « raisonnable ». Au delà de la question des goûts, c’est une histoire émotionnelle, sociologique et anthropologique. La nourriture est magique : nous sommes litéralement ce que nous mangeons. La nourriture exprime nos états d’ame (je déprime, donc je me gave du chocolat…) et reflète nos classes sociales.

    Ceci est loin d’être la première fois où le public a été choqué à apprendre ce qu’il y avait dans son assiette. Quand Upton Sinclair a écrit « La Jungle » en 1906, son intention était de dénoncer les conditions de travail dans les abattoirs de Chicago. Il ne s’attendait pas à la repulsion générale provoquée par ses description de la prduction de viande. Son livre a déclenché une série de réformes législatives, mais concernant les normes sanitaires pour la viande et pas pour le droit des travailleurs comme il avait souhaité.

    1. Kristen Sukalac -

      Toujours moi : fausse manip et le commentaire est parti pendant la relecture !

      A la fin du deuxième paragraphe je disais :
      Mais on remarque qu’en Amérique du Nord où le risque est mieux tolérer, les quelques cas de l’ESB on été traité avec moins d’hystérie.

      Pour la suite, il faut excuser des fautes de frappe que je n’ai pas pu corriger.

      1. Olivier Cimelière -

        Hello Kristen ! Tout à fait d’accord avec tes commentaires très pertinents. Toutefois, je demeure convaincu que moins on expliquera comment l’alimentation est faite, plus on générera des crises irrationelles au moindre accroc. Ceci d’autant plus que la science et la loi n’arriveront jamais à suivre le progrès technologique. La seule opportunité de sortir de ce cercle de suspicion consiste à expliquer, à avoir une communication plus proactive, tolérant le débat et acceptant la différence. Ce n’est que malheureusement le cas !

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