Faut-il noter les journalistes comme le préconise Elon Musk, patron de Tesla ?

Jamais avare en idées iconoclastes, Elon Musk a récemment jeté un beau pavé dans la mare médiatique. Mécontent du traitement éditorial que les médias font de son entreprise et des spéculations négatives qui en découlent, le patron de Tesla a répliqué sur Twitter en agitant le projet de créer une plateforme de notation de la crédibilité des journalistes et des médias qui les emploient. A ses yeux, cela constituerait un bon moyen de pouvoir trier le bon grain journalistique de l’ivraie « journalope ». En ces temps de fake news luxuriantes, un tel objectif est-il viable et souhaitable ?

Pas content ! Mais alors pas content du tout, Elon Musk ! Enervé par les multiples articles de presse à propos des perspectives économiques sombres pour sa marque automobile Tesla mais aussi au sujet de sa personnalité clivante de manager un brin mégalomaniaque, le boss à multiples casquettes (Tesla mais aussi de Space X et Hyperloop) s’est épanché le 23 mai dernier auprès de ses 21,8 millions d’abonnés à son profil Twitter. Dans une rafale de plusieurs tweets, il dénonce la course à l’audience racoleuse des médias pour gonfler leurs revenus publicitaires. Une course qui selon lui décrédibilise la valeur et la véracité des informations publiées. Et de joindre aussitôt le geste à la parole en soumettant via un mini-sondage sur Twitter, l’idée de créer un site Web répertoriant les journalistes et les titres auxquels ils collaborant tout en les notant au fil du temps à mesure que ceux-ci diffusent leurs reportages. 681097 votes plus tard, 88% des répondants soutiennent l’initiative. Ironiquement baptisé « Pravda » (qui signifie en russe « vérité » et qui fait surtout allusion au célèbre journal soviétique de propagande d’Etat), le site constitue-t-il une démarche pertinente ?

Le journaliste, cet acteur qu’on aime détester

Bien qu’ils ne soient pas totalement dénués de fondements dans certaines circonstances, les arguments avancés par Elon Musk s’inscrivent surtout dans une vieille et récurrente polémique qui a toujours opposé les médias aux dirigeants politiques et économiques. L’antienne de la « faute aux médias » est loin d’être contemporaine. Déjà en 1991, le journaliste Yves Mamou avait choisi d’en faire le titre provocateur de son ouvrage éponyme (1). A l’époque, il entendait mettre en garde ceux et celles qui pestent en permanence contre la presse et qui lui imputent un peu trop allègrement la responsabilité des crises larvées et des contestations déstabilisantes. Selon lui, cette propension à cartonner la presse lorsque celle-ci écrit ou montre des choses désagréables, tient à une raison (2) : « L’information est-elle trop dangereuse pour être laissée à l’appréciation des seuls journalistes ? Hommes politiques et chefs d’entreprise en sont persuadés. Faute de pouvoir censurer – procédé démodé et inefficace -, ils tentent d’instrumentaliser ».

Dans le camp des contempteurs de la presse, les accusations n’ont également guère varié. Pour s’en convaincre, il suffit de remonter par exemple en 2010 lorsque le site d’investigation Mediapart dévoile de sulfureuses révélations dans l’affaire Liliane Bettancourt mettant en cause des ténors de la droite. Les commentaires qui s’ensuivent, sont cinglants. Pour Nathalie Kosciusko-Morizet, à l’époque secrétaire d’Etat à l’Economie numérique, Mediapart a « truqué » les faits dans une optique purement mercantile. Interrogée par France Inter, son analyse dénonce une marchandisation de la rumeur comme modèle économique de l’information (3) : « Les sites d’info en ligne ont du mal à trouver un modèle économique équilibré. Ça n’autorise pas Mediapart à faire n’importe quoi. La calomnie n’est pas un modèle économique. Mediapart a essayé de récupérer des abonnés en calomniant, en créant la sensation ». Et Nadine Morano d’embrayer sur l’autre angle d’attaque souvent usité qu’est la manipulation politique (4) : « Les journalistes sont des bœufs ». Pour elle, ils colportent « les allégations d’un site de ragots dont on connaît la proximité avec Ségolène Royal qui a appelé ses militants à s’abonner ». Elle réitère ses propos en estimant que (5) « on est dans une opération qui consiste à renflouer les caisses de Mediapart parce qu’ils ne sont pas à l’équilibre financier ».

La thèse du journalisme en laisse

En lisant la prose irritée d’Elon Musk, il est assez sidérant qu’on retrouve les mêmes attaques rhétoriques que celles formulées huit ans plus tôt, en France et sur un tout autre sujet. Journaliste et fondateur de The Verge et The Outline, Joshua Topolsky a alors interpelé l’entrepreneur pour lui faire préciser ses pensées exactes (6) : « Vous êtes très intelligent et j’aimerais que vous réfléchissiez à cela quelques secondes : pensez-vous que les puissants ont pour intérêt de soutenir la presse qui dévoile leurs mensonges ou détruire la presse pour que leurs mensonges soient plus faciles à faire avaler ? ». Elon Musk répond alors avec une question sibylline (7) : « Qui *contrôle* la presse d’après vous ? » sous-entendant des pouvoirs « occultes » que l’extrême-droite américaine s’empresse d’attribuer aux Juifs très présents dans l’univers des médias. Interprétation dont Musk se dissociera quelque temps plus tard.

Ces passes d’armes chroniques illustrent bien le rapport conflictuel mais aussi ambivalent que presse et pouvoirs politico-économiques entretiennent depuis des lustres. Certes, l’on ne peut nier que certains médias versent un peu trop aisément dans ce que l’on appelle aujourd’hui le « putaclic » pour gonfler les audiences et rafler des investissements publicitaires. Quitte alors à tordre le cou aux faits et s’arranger avec des histoires triturées et pas forcément étayées par un vrai travail journalistique. De même, les connivences de certains organes de presse avec des milieux influents ne sont pas toujours une vue de l’esprit. Ce qui explique d’ailleurs que journalistes et cercles de pouvoir continuent d’enregistrer un fort taux de défiance dans différents baromètres comme l’Edelman Trust Barometer (18 ans d’existence et une courbe invariablement à la baisse exceptée la légère remontée grappillée cette année) ou encore le baromètre annuel de la confiance des Français dans les media réalisé pour La Croix par TNS Sofres depuis 1987 et qui observe les mêmes tendances.

La notation comme carton jaune ultime ?

Le concept de notation du travail des journalistes lancé par Elon Musk n’est pas véritablement une nouveauté en soi même s’il s’inscrit bien dans l’air du temps. Après tout, les internautes ont pris l’habitude de noter leurs achats sur Amazon, leur employeur sur Glassdoor ou leurs voyages sur Trip Advisor. En octobre 2011, un site américain intitulé Newstransparency s’était déjà lancé sur le créneau. Ira Stoll, le journaliste à l’origine de cette démarche, est sans ambages sur la philosophie qui l’anime (8) : « Mon but est de rétablir une relation de confiance aujourd’hui au plus bas et pour cela il faut admettre que les journaux sont comme les équipes de foot : tous ses membres ne se valent pas ». Néanmoins, au regard des statistiques qu’affiche actuellement le site sur les profils de journalistes les plus vus, on ne peut pas vraiment dire que l’idée ait rencontré un fort écho !

En France, il existe ceci dit un pendant similaire avec l’existence de TopJournaliste.com lancé en 2010 par des … anonymes ! Lesquels se définissent sur leur site comme « de simples citoyens consommateurs d’information, comme vous » pour encourager leurs pairs à noter tout ce que compte le pays de professionnels de l’information de la radio, de la télévision, de la presse écrite et du Web. Si ce site enregistre des contributions plus actives que son homologue américain, on ne peut pas dire toutefois que l’ensemble relève d’un grand sérieux. Sous l’étiquette « journaliste », sont amalgamés des éditorialistes, des présentateurs, des reporters, des animateurs. Autant de fonctions dont les périmètres et les objectifs journalistiques ne sont pas les mêmes. Ensuite, à travers certains commentaires déposés sur des profils, on devine une nette surreprésentation d’opinions très droitières et/ou niveau café du commerce.

Des pistes pour restaurer la confiance ?

Envisagez de noter une ligne éditoriale relève en fait de la chimère un brin populiste. Un article de presse si bien documenté et factuel soit-il n’obtiendra jamais un consensus total. Même ce billet que vous êtes en train de lire, pourra selon vos propres convictions, vous agacer, vous conforter ou vous laisser neutre. La teneur du propos et la valeur de l’argumentation sont certes d’indispensables critères pour atteindre un journalisme de qualité. Mais qu’on le veuille ou non, un article sera toujours sujet à caution non pas parce que le journaliste est affidé et/ou intellectuellement malhonnête (des cas de figure qui existent malgré tout !) mais parce que l’angle de vue diffère d’un journaliste à l’autre selon le positionnement de son média, son propre background mais aussi le temps qu’il peut consacrer à son reportage et l’accès qu’il obtiendra (ou pas) à des sources d’information.

Plus que le fond d’un article qui comportera toujours plus ou moins une part de subjectivité, c’est surtout le processus de fabrication de l’information qu’il convient de comprendre, de vérifier et de fiabiliser mais aussi d’expliquer au public consommateur d’info le plus large possible. Cela permettra déjà de remettre à leur juste place tous ces pseudos sites dits de ré-information, alter-information, contre-information (et on en passe) qui surfent sans complexes sur la défiance envers les médias classiques et qui usurpent une caution déontologique sous des apparences graphiques séduisantes mais fallacieuses. Avec des contenus qui relèvent non plus du journalisme mais de la propagande activiste au service d’une idéologie ou d’un pays. C’est d’ailleurs dans cette optique que l’ONG Reporters Sans Frontières et des partenaires européens ont lancé le 3 avril 2018, un dispositif d’autorégulation pour lutter contre la désinformation et mettre en valeur les médias qui produisent des informations fiables. Baptisé Journalism Trust Initiative, la démarche songe même à aller jusqu’à un processus de certification de la chaîne éditoriale à l’instar des normes ISO qui existent pour les procédures industrielles et environnementales. Lequel déboucherait sur un label attribué aux médias en mesure de prouver le sérieux et la qualité de leur travail journalistique.

Remettre chacun à sa juste valeur journalistique

Président de Reporters Sans Frontières, Christophe Deloire est conscient de l’immensité du défi, surtout à l’heure de la viralisation digitale et des fake news mais il n’en démord pas (9) : « Nous vivons une période où les fausses nouvelles circulent plus facilement que les vraies, comme le prouvent des études publiées ces dernières semaines. Les algorithmes ne parviennent pas à faire la différence entre ce qui relève du journalisme rigoureux et ce qui relève de la rumeur. Ils diffusent aussi bien les contenus dignes de confiance que les informations manipulées. Nous souhaitons changer tout cela ». L’enjeu est effectivement crucial et va bien au-delà du basique (voire populiste) barème de notation dont Elon Musk se fait le chantre.

Certes, le label ne résoudra pas tout mais il pourra largement contribuer à distinguer les Rouletabille à la petite semaine qui ne s’embarrassent guère de préventions éthiques et les véritables professionnels qui s’efforcent de recueillir, recouper et contextualiser des informations utiles pour le corps sociétal. Et comme l’explique Christophe Deloire (10) : « Le but est d’avantager la rigueur d’un point de vue économique ou de la visibilité. En premier lieu grâce à un label public. Nous souhaitons ensuite que les algorithmes intègrent le dispositif dans leur indexation et donnent plus de visibilité à ceux qui ont été certifiés. La troisième ambition est que les annonceurs favorisent les médias qui ont été certifiés, qu’ils ciblent leurs dépenses publicitaires et qu’ils s’engagent au moins à ce qu’une partie de leurs publicités soit fléchée vers les médias certifiés. Enfin, ce label aura pour objectif de faciliter l’accès aux aides à la presse dans les pays où ce type de soutien existe. L’utilisation de ce dispositif peut aussi intéresser des organes de régulation ». Le point de l’indexation est d’autant plus critique que surgissent encore en bonne position sur Google News ou dans le fil Facebook des sites d’information très contestables par leurs pratiques éditoriales « borderline », voire totalement biaisées.

Pour autant, il ne faut pas croire qu’un label certificateur (pour utile qu’il soit) suffira à tout restaurer. Le journalisme reste et restera aussi une expertise humaine parfois susceptible de défaillances ou de mésinterprétations, voire de manipulations de la part de leurs interlocuteurs. C’est là où la lumineuse réflexion d’Albert Camus sur le métier de journaliste prend tout son sens et doit être le fil d’Ariane de tout producteur d’information (11) : « Puisque les moyens de nous exprimer sont dès maintenant conquis, notre responsabilité vis-à-vis de nous-mêmes et du pays est entière. L’essentiel, et c’est l’objet de cet article, est que nous en soyons bien avertis. La tâche de chacun de nous est de bien penser ce qu’il se propose de dire, de modeler peu à peu l’esprit du journal qui est le sien, d’écrire attentivement et de ne jamais perdre de vue cette immense nécessité où nous sommes de redonner à un pays sa voix profonde. Si nous faisons que cette voix demeure celle de l’énergie plutôt que de la haine, de la fière objectivité et non de la rhétorique, de l’humanité plutôt que de la médiocrité, alors beaucoup de choses seront sauvées et nous n’aurons pas démérité ». A encadrer chez tous les producteurs de contenus !

Sources

– (1) – Yves Mamou – « C’est la faute aux médias – Essai sur la fabrication de l’information » – Payot – 1991
– (2) – Ibid.
– (3) – Interview de Nathalie Kosciusko-Morizet– Journal de 7 h 30 – France Inter – 9 juillet 2010
– (4) – Pierre Jaxel-Truer et Sophie Landrin – « Affaire Woerth : l’Elysée espère retourner la situation » – Le Monde – 9 juillet 2010
– (5) – Jean-Baptiste Garat – « L’UMP dénonce les « méthodes » de Mediapart et d’Edwy Plenel » – Le Figaro – 9 juillet 2010
– (6) – Julien Cadot – « Elon Musk récupéré par l’extrême droite : la mauvaise affaire de com’ du patron de Tesla et SpaceX » – Numérama – 29 mai 2018
– (7) – Ibid.
– (8) – Hugo Lindenberg – « Noter les journalistes, bonne ou mauvaise idée? » – Les Inrockuptibles – 21 novembre 2011 –
– (9) – Xavier Eutrope – « Fake news : RSF veut créer un label pour « avantager la rigueur » – INA Global – 23 avril 2018
– (10) – Ibid.
– (11) – Albert Camus – « Critique de la nouvelle presse » – Combat – 31 août 1944



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