Médias & anonymat des terroristes : Pas la panacée mais un premier pas significatif

La polémique couvait déjà depuis un certain temps. A mesure que les attaques terroristes ensanglantaient l’actualité, des voix de plus en plus fortes se sont élevées contre la large couverture médiatique s’attardant sur l’itinéraire de radicalisation des djihadistes, photos et portraits développés à l’appui. A tel point qu’une pétition en ligne lancée par un jeune homme est parvenu ces derniers jours à faire infléchir la ligne éditoriale de quelques médias français influents devant l’afflux des signatures. Dans cette guerre de l’information et de la communication, rendre anonyme les sinistres auteurs d’attentats peut-il constituer un levier efficace ? Pistes de réflexion.

Depuis Charlie Hebdo et les autres massacres perpétrés par la suite en France et en Belgique, citoyens, intellectuels, universitaires, politiques mais aussi journalistes ont exprimé un ras-le-bol grandissant de voir systématiquement s’étaler à la Une des journaux le portrait des assassins et se dérouler la narration détaillée de leur parcours chaotique de radicalisation sous l’impulsion de la propagande active de Daech. A leurs yeux, ce traitement médiatique conséquent constituait une façon de leur accorder une notoriété indue et même d’induire un risque de mimétisme chez d’autres esprits à la cervelle particulièrement perméable et dérangée. Rapporteur de la commission d’enquête sur les attentats du 13 novembre 2015 à Paris, le député PS Sébastien Pietrasanta est sans ambages (1) : « Certains terroristes sont dans une course à la célébrité, avec pour objectif de mourir en héros ». Le psychiatre et anthropologue Richard Rechtman est encore plus radical (2) : « Il faudrait décréter l’anonymat obligatoire de tout auteur d’attentat ». Depuis l’odieux assassinat du père Jean à Saint-Etienne du Rouvray, c’est en partie chose faite au sein de quelques médias. Une bonne idée ?

Je suis révolté ! Tu es anonyme !

Anonymat - Pétition Change-orgD’emblée, il faut bien reconnaître que les frères Kouachi, Salah Abdeslam, Mohamed Lahouaiej Bouhlel et leurs ignobles comparses ont été l’objet de quantité d’articles et de reportages dans la foulée de leurs crimes abjects. En très peu de temps, leur dérive djihadiste sur fond de délinquance et de pathologies psychiatriques a été décortiquée avec moult détails et d’abondantes photos souvent prises eux-mêmes par leurs sanguinaires auteurs et récupérées ensuite par la presse. A force d’entendre, de lire et de voir cette litanie cauchemardesque, l’opinion publique n’a cessé de s’émouvoir de cette « gloire » post-mortem qu’induisait l’importante couverture médiatique. C’est d’ailleurs sur ce postulat écœuré qu’un jeune lycéen de 18 ans a lancé une pétition le 27 juillet sur la plateforme Change.org avec un manifeste engagé (3) : « Je suis révolté ! Révolté qu’après chaque attentat terroriste en France, les médias passent plusieurs mois à nous informer sur l’auteur ou les auteurs de ces massacres ignobles. Que nous apporte la connaissance de l’identité d’un tueur de masse? Pourquoi en faire une « super-star » ? ».

Anonymat - Tweet Europe 1Le moins qu’on puisse dire est que son appel a été vite entendu. Vingt-quatre heures plus tard, la pétition a déjà recueilli près de 110 000 signatures. Mais elle a également agité les consciences dans les rédactions françaises. A tel point que 4 grands acteurs de la presse (et non des moindres) ont aussitôt choisi de modifier leurs pratiques éditoriales. C’est ainsi que la radio Europe 1, la chaîne tout-info BFMTV et les quotidiens La Croix et Le Monde ont décidé de gommer les patronymes des terroristes et de ne plus publier de photos d’eux (ou alors de les flouter). Directeur du Monde, Jérôme Fenoglio explique le sens de la démarche (4) : « Les sites et journaux qui produisent ces informations ne peuvent non plus s’exonérer d’un certain nombre d’introspections. Depuis l’apparition du terrorisme de l’EI, Le Monde a plusieurs fois fait évoluer ses usages. Nous avons notamment décidé de ne plus publier d’images extraites des documents de propagande ou de revendication de l’EI. A la suite de l’attentat de Nice, nous ne publierons plus de photographies des auteurs de tueries, pour éviter d’éventuels effets de glorification posthume. D’autres débats sur nos pratiques sont en cours. Ces réflexions, ces débats, ces adaptations aux pratiques d’un ennemi qui retourne contre nous tous les usages, tous les outils de notre modernité, sont indispensables si nous voulons briser la stratégie de la haine, si nous voulons vaincre sans nous renier ».

L’enjeu ? Enrayer la spirale délétère de l’instrumentalisation des médias que Daech opère subrepticement en incitant des paumés en mal de reconnaissance à commettre d’abominables carnages. Richard Rechtman est convaincu de la justesse de l’approche (5) : « Plus on glorifie le suicidé, plus on en parle (en bien ou en mal), et plus on crée des vocations chez des jeunes et des moins jeunes qui parviennent à s’imaginer défier la mort en se représentant leurs propres obsèques ou ce que l’on dira d’eux une fois morts. Rendre impossible l’identification des assassins est une façon de faire que personne ne puisse s’identifier à eux. Que celui qui souhaite mourir avec la gloire sache qu’il mourra dans l’anonymat le plus total ».

L’image est influence

Anonymat - influenceL’effet heuristique d’une image est effectivement une donnée admise depuis de très nombreuses années par les scientifiques et les spécialistes de l’image. Sa force, sa répétition, son contexte, etc peuvent constituer des vecteurs d’influence non négligeables. Maître de conférence en histoire visuelle à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), André Gunthert confirme que la photo a plus que jamais une puissance sémantique accrue dans un univers contemporain où médias classiques et réseaux sociaux s’entremêlent en permanence (6) : « Intégrées par l’intermédiaire d’outils polyvalents aux systèmes connectés, les formes visuelles sont devenues un embrayeur puissant des conversations privées et publiques. La part que peuvent prendre les individus à leur production et à leur interprétation contribue à une évolution rapide des formats et des usages. La visibilité conférée par les réseaux sociaux accélère leur diffusion et donne naissance à des normes autoproduites ».

Par l’intermédiaire de ses propres médias comme le magazine Dabiq et les réseaux sociaux correspondants, Daech tire d’ailleurs fortement parti de cette scénographie visuelle et digitale pour alimenter son prosélytisme et faire basculer de nouveaux candidats au djihad. Professeur de psychopathologie et psychanalyste tunisien, Fehti Benslama juge ainsi que recourir à ces photos présente un encouragement au mimétisme (7) : « Eux, ils vont avoir une gloire aux yeux de leurs commanditaires, de leurs amis. (…) Ça incite d’autres à y recourir ». C’est précisément pour cette raison selon lui que certains auteurs d’attentats « laissent leur carte d’identité, [car] ils veulent très vite être connus ».

Indéniablement, les médias doivent donc assumer une plus large responsabilité éditoriale dans la manière dont ils rapportent l’actualité, la décryptent et la contextualisent. On le sait, le défi est immense et surtout complexe à une époque où tout se déroule en quasi temps réel sur les réseaux sociaux. Pour s’en convaincre, il suffit de se remémorer l’acte effectué par le meurtrier du couple de policiers à Magnanville le 14 juin dernier. Ce dernier avait filmé son exécution et mis en ligne sur Facebook les images de son horrible forfait. La vidéo fut ensuite supprimée par la plateforme et aucunement reprise par les médias mais elle témoigne en effet d’une farouche volonté d’accéder à un écho médiatique de la part du terroriste.

Anonymiser, la solution idoine ?

Anonymat - Tweet David ThomsonPour autant, l’anonymisation va-t-elle porter un coup fatal au vacarme médiatique que Daech et ses recrues tueuses cherchent en permanence à provoquer à chaque attentat ? Dans un premier temps, il faudrait déjà que les médias soient plus alignés qu’ils ne le sont encore aujourd’hui. Si quatre d’entre eux ont décidé d’appliquer la règle de l’anonymat dès lors qu’il s’agit d’évoquer les meurtriers, il n’en demeure pas moins que photos et sujets détaillés continuent encore d’être publiés parmi les autres titres de presse. Pour preuve, il suffit de feuilleter l’édition du 28 juillet du Parisien qui consacre deux portraits aux assassins du père Jean. Ce qui limite de fait la portée d’une telle posture journalistique où l’anonymat est ainsi contourné par d’autres

Ensuite, certains spécialistes du djihadisme comme le journaliste David Thomson sont en revanche nettement plus circonspects sur le fait d’effacer les noms et les visages des tueurs. Sa lecture du sujet soulève d’intéressants paradoxes (8) : « Il est normal de s’interroger sur la couverture médiatique des attentats vu leur récurrence. Mais le djihadisme, dans sa forme actuelle, et le terrorisme préexistent largement aux événements que traverse la France depuis 2015. (…) plus largement, les djihadistes n’ont pas besoin des médias de masse pour exister. Ils ont leurs propres agences de presse, leurs propres organes de production et de diffusion via Internet. Nous ne sommes plus à l’époque où Al-Qaeda devait envoyer une cassette VHS de Ben Laden à la chaîne de télévision Al-Jezira. Aujourd’hui, les médias classiques n’ont plus la main, les cercles djihadistes fonctionnent en parallèle ». Autrement dit, même en limitant ou expurgeant l’écho médiatique d’un attentat, on ne parviendra pas à juguler totalement d’éventuelles conversions d’individus qui savent pertinemment où trouver les contenus susceptibles d’entretenir leur radicalisation.

Pire peut-être, l’anonymisation des profils terroristes peut aussi par ricochet raviver les braises de la théorie du complot. David Thomson confirme sans hésiter (9) : « Ne pas publier ces données développerait les théories du complot déjà nombreuses alors que les informations circulent ». Autre journaliste très au fait des questions djihadistes, Wassim Nasr, abonde dans le sens de son confrère (10) : « Les théories du complot vont déjà bon train. Si on cache les photos ou les identités des auteurs d’attentat, c’est leur ouvrir encore plus la porte ». Ce danger est effectivement loin d’être une vue de l’esprit, particulièrement auprès des jeunes publics qui ne disposent pas toujours de filtres critiques lorsqu’ils lisent ou regardent des sites conspirationnistes.

Une vraie fausse bonne idée ?

Du coup, faut-il balayer d’un revers de main la question de l’anonymisation des terroristes ? Sans doute pas. Néanmoins, il serait utile que les médias harmonisent vraiment leur approche comme les y invite la secrétaire d’Etat à l’Aide aux victimes, Juliette Méadel, pour (11) « faire en sorte que l’ensemble des médias se mettent d’accord autour d’une éthique, afin de prendre des précautions à la fois dans le signalement des victimes, mais aussi dans la manière dont on traite les auteurs ». Autre point sensible à traiter en matière d’information et de communication : s’appuyer plus largement et plus souvent sur les diverses associations parentales qui combattent la radicalisation sur le terrain et sur les réseaux sociaux à coups de témoignages (parfois de leur propre vécu familial). Un levier argumentaire qui porte autrement plus que des campagnes officielles parfois trop schématiques pour empêcher un énième décérébré d’aller massacrer des innocents.

Sources

– (1) – Violaine Jaussent – « Attentats : faut-il révéler l’identité des terroristes dans les médias ? » – FranceTVinfo.fr – 27 juillet 2016
– (2) – Olivier Pascal-Mousselard – « Il faudrait décréter l’anonymat obligatoire de tout auteur d’attentat » – Télérama.fr – 25 juillet 2016
– (3) – Pétition du 27 juillet 2016 – « Pour l’anonymat des terroristes dans les médias » – Change.org
– (4) – Jérôme Fenoglio – « Résister à la stratégie de la haine » – Le Monde – 27 juillet 2016
– (5) – Olivier Pascal-Mousselard – « Il faudrait décréter l’anonymat obligatoire de tout auteur d’attentat » – Télérama.fr – 25 juillet 2016 http://www.telerama.fr/idees/richard-rechtman-psychiatre-daech-se-comporte-comme-les-nazis,145555.php
– (6) – André Gunthert – « L’image conversationnelle » – Etudes Photographiques n°31 – Printemps 2014
– (7) – Violaine Jaussent – « Attentats : faut-il révéler l’identité des terroristes dans les médias ? » – FranceTVinfo.fr – 27 juillet 2016
– (8) – Cécile Daumas – « Le processus d’héroïsation se fait dans la jihadosphère» – Libération – 21 juillet 2016
– (9) – Violaine Jaussent – « Attentats : faut-il révéler l’identité des terroristes dans les médias ? » – FranceTVinfo.fr – 27 juillet 2016
– (10) – Ibid.
– (11) – Ibid.



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