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— 2 février 2026
Communication de crise : Capgemini effectue un « full reset » efficace avec l’ICE
Le géant français des services numériques a failli être l’un des effets collatéraux des exactions de la sinistre police anti-migrants de Donald Trump, l’ICE. Alors que cette dernière avait choqué le monde entier avec l’assassinat de sang-froid de Renée Good à Minneapolis le 13 janvier dernier, elle a récidivé le 30 janvier avec le meurtre d’un second manifestant, Alex Pretti. Pour Capgemini, la situation devenait alors intenable. Neuf jours auparavant, le champion numérique du CAC avait été en effet épinglé le 21 janvier par l’Observatoire des multinationales à cause d’un contrat de prestation de services décroché auprès de l’ICE. Retour sur une gestion de crise plutôt réussie.
La lecture attentive du dit contrat ne laisse guère de place au doute. En décembre 2025, l’ICE vient de confier à la filiale américaine de Capgemini spécialisée dans les prestations de services gouvernementaux, Capgemini Government Solutions (CGS), une nouvelle mission : assurer via des moyens informatiques, la recherche de personnes supposément en infraction en termes de séjour sur le territoire américain. Un juteux contrat évalué par l’Observatoire des multinationales pour un total de 365 millions de dollars en fonction de critères de performance remplis par l’opérateur (1).
Cette collaboration n’est pas la première. Depuis 2007, la branche américaine de Capgemini est un partenaire historique d’ICE. Elle intervient déjà par exemple sur le support informatique de la planification des détentions et des lits dans les centres de rétention. L’entreprise ne s’en cache d’ailleurs pas. Avant d’effacer la page en question sur son site Web lorsque la crise a explosé, elle affichait fièrement que « l’équipe de Capgemini travaille étroitement pour aider [ICE] à, minimiser le temps requis et le coût de la déportation de tous les étrangers illégaux déportables hors des États-Unis »(2).
Une collision réputationnelle fort dommageable
Tout allait pour le mieux jusqu’à ce que les dérapages répétitifs de l’ICE ne fassent médiatiquement le tour du monde où chacun découvre avec stupeur et effroi que ce corps policier recourt à des méthodes brutales, discriminatoires et bien peu respectueuses de la personne humaine. Dès lors, être prestataire de services d’une telle organisation aux relents des milices nazis pourchassant les Juifs, devient un compagnonnage plus que sulfureux et à risque réputationnel élevé. Surtout lorsque l’opinion publique en prend connaissance à la suite des révélations de l’Observatoire et des nombreux reportages qui vont suivre.
Cette collision d’image et de perception est d’autant plus explosive qu’elle vient également percuter de plein fouet, les valeurs de Capgemini édictées en son temps par son fondateur, Serge Kampf. Sur son site corporate, on peut encore lire aujourd’hui, la profession de foi suivante (3) : « Chez Capgemini, nos valeurs et notre éthique sont au cœur de notre identité. Nos sept Valeurs inspirent et guident l’ensemble de nos collaborateurs, qui contribuent chacun à notre culture éthique. Le fondateur de Capgemini, Serge Kampf, était profondément convaincu qu’une éthique solide constituait la base essentielle d’une entreprise rentable et durable. Depuis nos origines, Capgemini s’est différencié sur le marché par son approche éthique et son engagement autour de [ces] sept valeurs ».

Un corps sociétal interne ébranlé
La déflagration médiatique autour du partenariat ICE – Capgemini a aussitôt ébranlé en interne l’entreprise. Comme l’a relevé le site Novethic, plusieurs salariés ont fait part de leur désarroi et de leur mécontentement de voir leur employeur collaborer activement avec une organisation qui piétine allègrement les Droits de l’Homme. Ingénieur d’étude et de développement, Dorian Langlais s’exprime sans détour sur son profil LinkedIn (4) : « J’ai honte de mon entreprise. Un groupe comme le nôtre ne peut pas défendre la diversité, l’inclusion et les droits humains d’un côté, et fermer les yeux sur l’effet concret de certains contrats de l’autre. Les valeurs, ce n’est pas ce qu’on affiche. C’est ce qu’on accepte de faire ». Il récolte immédiatement des likes par centaines et se retrouve même débordé par des commentaires récupérateurs dont il tient à se dissocier en décidant finalement de supprimer son post.
Thomas Biarneix, développeur UI et accessibilité numérique, emboîte néanmoins le pas également sur LinkedIn (5) : « Je sais que je ne bosse pas pour une entreprise de philanthropie, je ne suis pas naïf. Je sais aussi que les valeurs affichées et réelles sont rarement alignées dans des organisations si grandes. Mais si, comme tous les employés de Cap, vous aviez passé les « formations » « Valeurs et éthiques » qu’on nous impose, ça vous ferait tousser aussi. Je sais qu’il peut y avoir des répercussions dans l’avancement de ma carrière mais je les assumerai ». Cette fronde interne est loin d’être négligeable lorsque l’on sait que les collaborateurs détiennent par ailleurs 8,7% du capital de l’entreprise.

Les collaborateurs ne sont pas les seuls à être choqués. Très vite, un front syndical s’instaure au siège français de Capgemini. La CFDT invoque justement une atteinte grave aux valeurs prônées par Serge Kampf tandis que la CGT est encore plus offensive à l’égard de la direction en exigeant l’arrêt pur et simple des contrats avec l’ICE et menace de maintenir la pression avec des pétitions et des actions collectives si le Comex n’accède pas à leurs desideratas.
La position est d’autant plus embarrassante pour le PDG, Aiman Ezzat, et son équipe dirigeante qu’aux Etats-Unis, plus de 60 dirigeants d’entreprises implantés à Minneapolis (et non des moindres : Target, Cargill, 3M, General Mills et UnitedHealth Group) ont fait savoir leur indignation à l’égard de l’ICE et leur souhait de revenir urgemment à une situation apaisée et non-violente. Sans oublier les admonestations politiques en France dont celle du ministre de l’Economie, Roland Lescure, réclamant la transparence sur les contrats.
Une communication tâtonnante dans un premier temps
Le 25 janvier, Capgemini sort du bois par la voix de son PDG qui publie un post sur LinkedIn pour prendre acte de la situation de crise à laquelle fait face son groupe. La tonalité de celui-ci semble quelque peu gênée aux entournures. Par les mots employés, on devine l’embarrassement poindre entre les lignes. Une première explication avancée est que le Groupe n’était pas au courant des détails de l’accord contractuel avec l’ICE du fait d’exigences de confidentialité stricte de la part des autorités américaines dans ce type de prestation gouvernementale. Avant de conclure et de préciser que son « conseil d’administration indépendant a déjà entamé le processus d’examen du contenu et de la portée de ce contrat ainsi que des procédures contractuelles de CGS » (6).
Si le texte a le mérite de montrer que la direction générale à son plus haut niveau décisionnaire, est mobilisée, le flou continue malgré tout de substituer. Avec une première sanction immédiate du côté des marchés boursiers où le titre de l’entreprise coté au CAC40 recule de 2,20% le 27 janvier. L’affaire tombe mal. Une semaine plus tôt, Capgemini a en effet annoncé son intention de procéder à 2 400 suppressions de postes en France sur les 35 000 que compte le groupe dans l’Hexagone. Autant de paramètres délicats qui exigent dès lors une décision claire sur le cap qu’entend prendre l’entreprise.

Une décision claire et sans appel
Tandis que les reportages peu flatteurs sur la collaboration avec l’ICE continuent de sortir, Capgemini ne va pas tergiverser longtemps. Le dimanche 1er février, le géant français diffuse un communiqué de presse dans lequel il annonce la mise en vente immédiate de sa filiale au contrat si décrié. Quelques jours avant, il s’était adressé en interne à tous les salariés inquiets pour préciser que le contrat litigieux n’était « pas en cours d’exécution car il fait l’objet d’un recours » (7). Côté syndical, la nouvelle est en tout cas bien accueillie.
Cette promptitude à prendre une décision lourde est précisément la clé qui a permis d’enrayer la crise réputationnelle qui commençait à affecter Capgemini. Certes, comme le précise cette dernière, la vente de l’entité américaine ne représente 0,4 % du chiffre d’affaires estimé du groupe en 2025 (moins de 2 % de son chiffre d’affaires aux États-Unis). Mais en pareilles circonstances, d’autres se seraient volontiers accroché à cette manne en faisant fi de toute considération réputationnelle. Avec pertinence, Capgemini n’a pas pris ce risque et a préféré préserver sa réputation par rapport aux dollars de l’ICE.
Ce coup de poker procure un deuxième bénéfice qui a probablement pesé dans les réflexions des dirigeants : pouvoir aborder les discussions et les négociations syndicales dans un climat relativement apaisé à propos du plan de restructuration annoncé et ne pas se retrouver ainsi lesté avec une controverse supplémentaire que les représentants du personnel n’auraient pas manqué d’exploiter dans leurs communications.
Sources
- (1) – Olivier Petitjean – « Comment un champion du CAC40 aide l’ICE de Trump à traquer les migrants » – L’observatoire des multinationales – 21 janvier 2026
- (2) – Ibid.
- (3) – Rubrique « Au cœur de notre identité » – Site institutionnel groupe de Capgemini x
- (4) – Marina Fabre Soundron – « « J’ai honte de mon entreprise » : chez Capgemini, des salariés en rupture après les révélations sur l’ICE » – Novethic – 27 janvier 2026 x
- (5) – Ibid.
- (6) – Aiman Ezzat – post LinkedIn du 25 janvier 2025
- (7) – « Capgemini met en vente sa filiale travaillant pour l’ICE » – AFP – 1er février 2026
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