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— 20 décembre 2025
Crise de la dermatose nodulaire des bovins : décryptage d’une inquiétante pandémie de désinformation
Jamais une épidémie animale n’aura autant suscité une intense guerre de récits que la dermatose nodulaire contagieuse qui est apparue en France à l’été 2025. Ceci tout particulièrement depuis la mi-décembre quand les éleveurs bovins du Sud-Ouest ont décidé de bloquer les grands axes routiers pour protester massivement contre les abattages de bêtes décrétés par les autorités politiques et sanitaires françaises. Nombreux sont les groupes radicalisés et/ou à la solde d’Etats à s’être mobilisés pour amplifier la contestation, tordre la réalité des faits et semer un chaos informationnel.
C’est en Savoie le 28 juin 2025 qu’a été officiellement détecté le premier foyer de dermatose nodulaire contagieuse (DNC). A l’époque, l’information ne fait pas particulièrement les gros titres des médias nationaux. Le ministère de l’Agriculture applique le protocole sanitaire en vigueur au niveau mondial en faisant procéder à l’abattage de plusieurs troupes infectés. Dans le même temps, il recourt à l’utilisation du stock d’urgence de l’Union européenne soit 350 000 doses de vaccin issues d’un laboratoire sud-africain, pays où la maladie est endémique. Puis, il passe commande dans la foulée de centaines de milliers de doses supplémentaires à la branche animale du laboratoire MSD implantée aux Pays-Bas. Au total, un million de bovins est vacciné (1) sans que la couverture médiatique ne soit importante outre mesure.
Une gestion de crise sans nuage …
Hormis un début de controverse qu’évoque France Info le 17 décembre avec un éleveur savoyard touché qui s’agace (2) contre certains de ses collègues n’ayant pas respecté à l’époque, les mesures de biosécurité et ayant ainsi permis de laisser se propager la dermatose nodulaire contagieuse, l’affaire semble rondement menée par les autorités en dépit d’un expansion de la maladie dans les cheptels bovins du Sud-Ouest de la France dans les mois qui suivent. A la mi-décembre, ce sont plus de 3.000 bêtes qui ont été euthanasiées depuis l’apparition du virus en France, soit 0,02 % du cheptel (3).
La stratégie sanitaire déployée correspond point pour point à celle qui est édictée par les standards internationaux de l’Organisation mondiale de la santé animale (Omsa) dans le cas de la dermatose nodulaire contagieuse, à savoir éradication stricte et rapide des foyers détectés, confinement des élevages et déclenchement de campagnes de vaccination pour les troupeaux sains. Cette stratégie a prouvé son efficacité : l’application de ces règles a permis d’éliminer la DNC en moins de 3 ans dans les Balkans en 2015 (4) ainsi que plus tard en Italie et en Espagne.

… et pourtant, tout bascule !
En dépit d’une apparente maîtrise de la situation, les choses vont pourtant dégénérer le 12 décembre en Ariège où vient d’être découvert un nouveau cas de DNC dans un élevage. Ce qui entraîne l’abattage de plus de 200 têtes comme le prévoit le protocole sanitaire. C’est sans compter alors avec la détermination de plusieurs centaines d’agriculteurs, notamment issus du syndicat agricole la Coordination rurale (marquée politiquement comme proche du Rassemblement national) mais aussi de la Confédération paysanne (plutôt proche des écologistes de gauche).
Ceux-ci occupent immédiatement les environs de la ferme et barrent les routes avec leurs tracteurs pour empêcher toute action des services vétérinaires commandités par la Préfecture. Rapidement, des engins blindés de la Gendarmerie nationale interviennent et commencent à forcer des barrages en renversant des véhicules d’agriculteurs et de sympathisants et en jetant des grenades lacrymogènes. La réplique ne se fait pas attendre et des barricades de palettes enflammées sont érigées par les protestataires. Les échauffourées s’étendent et les grands axes routiers de la région sont à leur tour entravés ou carrément coupés. Les images spectaculaires circulent aussitôt sur les réseaux sociaux et sur les chaînes d’information dont CNEWS qui met le paquet sur la couverture des heurts avec les forces de l’ordre et les mouvements de blocage.

Un contexte fertile et explosif
L’ambiance est d’autant plus tendue que le monde agricole français (et également italien) est au même moment vent debout à Bruxelles contre l’accord commercial bilatéral entre l’Union européenne et le Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay) dans lequel les produits agricoles et animaliers figurent. Malgré le report de la signature finalement programmé pour janvier 2026, l’exacerbation ne retombe pas. Au contraire, elle est un creuset fertile pour raconter tout et n’importe quoi à propos de la DNC et des abattages obligatoires.
Sur les réseaux sociaux, les conspirationnistes, les climato-sceptiques et les antivax s’en donnent à cœur joie pour dénoncer les complots ourdis. Les médias marqués à l’extrême-droite ne sont pas en reste pour mettre de l’huile sur le feu et oublier les règles déontologiques du métier. C’est ainsi que se propage très vite la thèse que l’abattage de bovins n’est pas lié à la maladie mais à des raisons écologiques. La preuve ? Un rapport de la Cour des comptes publié en 2023 recommande de réduire le nombre de bêtes en France pour respecter les objectifs climatiques. Bien qu’il n’y ait aucun lien entre ces deux faits, cela n’empêchera nullement l’inénarrable Pascal Praud de s’époumoner en déclarant à l’antenne de CNEWS (5) : « On veut tuer des bovins pour combattre le réchauffement climatique ».
Le cocktail délétère des émotions et de l’IA
Complotistes, identitaires et rebelles de tout poil kidnappent littéralement la détresse des agriculteurs dont le cheptel doit être euthanasié pour appuyer leurs propres revendications et afficher leur opposition irréductible au gouvernement, à Emmanuel Macron et à l’Union européenne. Mais non contents de récupérer à leur entier profit, la souffrance et la colère légitime des éleveurs et l’opposition radicale de la Coordination rurale contre l’abattage, ces communautés ne vont guère tarder à déverser quantité de fake news et de montages vidéo boostés à l’intelligence artificielle pour exciter les émotions de l’opinion publique.
Sur TikTok, X et Facebook, on ne dénombre plus les images qui montrent des agriculteurs en larmes (lire à ce propos l’excellent article d’AFP Factuel) dont certains se seraient même donné la mort. Les forces de l’ordre font également l’objet de détournements en tous genres. Il y a en particulier des images de gendarmes qui ôtent leurs casques et baissent leurs boucliers face aux manifestants. Geste aussitôt interprété comme étant le ralliement à la cause de monde agricole alors qu’il s’agit en fait d’une consigne officielle du commandement pour désarmorcer la tension. Ce que précisera dès le 15 décembre le site officiel de la Gendarmerie nationale.

Des vrais-faux sites prennent le relais
La fachosphère numérique est évidemment mobilisée pour souffler sur les braises et colporter toutes les explications les plus fumeuses et fallacieuses sur la DNC mais également l’abattage des bovins et les campagnes de vaccination où viennent même se greffer des revendications identitaires, religieuses et anti-immigration contre les populations arabo-musulmanes. Tout ce salmigondis infect apporte de surcroît ouvertement son soutien indéfectible à Jordan Bardella qui multiplie au même moment, les déplacements auprès du monde agricole et les tweets enamourés.
Mais là où l’affaire se corse encore plus, c’est avec l’immixtion rapide de vrais-faux sites d’information francophones qui déroulent des narratifs similaires et affichent des illustrations tronquées, détournées, voire carrément fabriquées. Enseignant et chercheur à Sciences-Po mais aussi éminent expert des mécaniques de désinformation, David Colon signale ainsi au moins 16 sites en français qui disséminent un soutien aux éleveurs truffé d’infoxs. Ces sites découlent en fait d’une campagne sophistiquée de désinformation liée à la Russie et au réseau d’influence Storm-1516 notoirement connu des chercheurs en sécurité (lire à cet effet la notice éditée sur ce réseau par Conspiracy Watch).

Toujours pousser plus loin la confusion
Grâce à l’IA, cette campagne créé des récits apocryphes sur la DNC et l’ire des agriculteurs français contre les mesures gouvernementales d’abattage du bétail. Cette opération représente une évolution préoccupante dans les tactiques d’ingérence étrangère en combinant les technologies de l’IA avec des griefs réels afin de semer la discorde et la confusion au sein des États membres de l’Union européenne et particulièrement en France.
Cette pratique délétère (usitée aussi très souvent par la Chine et l’Iran) est redoutable. A chaque fois, elle capte et s’aligne sur des préoccupations locales légitimes et existantes avant d’y injecter des contenus plus controversés et faux si besoin visant à fragmenter la cohésion sociale et les processus démocratiques et à semer le doute sur la véracité ou non des faits. Sans oublier que ce ciblage du secteur agricole français revêt également une importance géopolitique considérable pour la Russie. En sapant la confiance dans les politiques agricoles françaises, Storm-1516 cherche à affaiblir la solidarité et les capacités décisionnelles de l’Union européenne.
Dans ce déversement de contenus frelatés, le pire est que les trolls, proxys et militants extrémistes pro-Russes prolifèrent comme des cafards. Pour s’en convaincre, il suffit de lire tous les commentaires déposés à la suite du post de David Colon sur X concernant les 16 sites d’information contrefaits. Tout y passe : attaques ad hominem, négation des propos du chercheur, accusations d’être à la botte du gouvernement français, insultes, menaces. Ce florilège d’assauts verbaux est systématique pour enfoncer le clou de contre-narratifs favorables au Kremlin.

Les vrais concernés dépossédés du débat
Cabinet de veille et de cartographie des communautés actives sur les réseaux sociaux, AgorAtlas a scrupuleusement retracé les dynamiques à l’œuvre dans ce maelstrom informationnel autour de la DNC et de la contestation paysanne. Grâce à plus de 500 000 tweets collectés et filtrés via la plateforme Visibrain, celui-ci a mis en évidence un paradoxe intrigant et plutôt préoccupant par ailleurs : « La crise de la dermatose nodulaire touche directement les éleveurs. Pourtant, sur les réseaux sociaux, ce ne sont pas eux qui structurent le débat » (6).
Autrement dit, alors qu’ils sont les premiers impactés et concernés par la DNC et les mesures sanitaires appliquées, les acteurs agricoles sont complètement estompés par des mouvements numériques qui n’ont que peu ou prou à voir avec l’élevage bovin. La crise de la DNC et ses conséquences sert en fin de compte de marchepied aux revendications radicales de l’extrême-droite et aux manœuvres désinformatrices de puissances étrangères qui s’emboitent fort opportunément les unes avec les autres.

Les marchands de peur à la manœuvre pour longtemps
Pour le corps sociétal (mais aussi les acteurs du secteur), cela complique fortement la lecture et la compréhension des faits et de la réalité et va jusqu’à induire en erreur quantité de personnes qui vont véritablement croire à des contre-récits que quantité de profiteurs de peurs et d’azimutés conspirationnistes vont triturer à souhait. Un exemple est symptomatique de cette capacité à s’inscrire à contre-courant : Jean-Marc Sabatier. Ce chercheur au CNRS est coutumier du fait pour rebondir sur une crise et l’accaparer avec sa une grille analytique souvent toute pétée mais qui bénéficie en façade de la rassurante caution CNRS.
Il s’est ainsi insurgé contre la décision des autorités d’abattre les bovins infectés sous couvert d’allégations scientifiques. Il est aussi de ceux qui ont appuyé la théorie du fameux rapport de la Cour des Comptes 2023 sur la réduction du cheptel bovin français pour dénoncer l’euthanasie des troupeaux malades comme conséquence de ce document. Cette distorsion discursive couplée à des visuels choc et dopés à l’IA permet alors d’entretenir un parasitage maximal des médias sérieux et des discours institutionnels.
Malheureusement, nous ne sommes qu’à l’aube d’un univers informationnel où les big bangs falsificateurs vont perdurer plus que jamais. Désormais, tout est bon pour ajouter du chaos fabriqué au chaos des crises qui ponctuent la société française. Le défi est immense et peu évident à relever tant la nature humaine est vite emportée par ses propres biais cognitifs et ses peurs irrépressibles. Raison de plus pour redoubler de vigilance et débusquer constamment les semeurs de désinformation d’où qu’ils viennent. Et surtout le faire savoir haut et fort. Se cantonner au silence ou baisser les bras, c’est abandonner le terrain à ces mafieux de la désinformation.


A lire en complément
« La dermatose nodulaire est-elle un « prétexte » pour abattre des vaches et suivre les recommandations de la Cour des comptes ? » – France Info – 17 décembre 2025
Sources
- (1) – « Dermatose nodulaire : la France a passé les premières commandes de vaccins dès l’apparition de la maladie en Savoie » – Radio France – 17 décembre 2025
- (2) – Matthieu Bonhoure – « « Le virus n’aurait jamais dû quitter les Savoies » : rencontre avec les tout premiers éleveurs confrontés à la dermatose nodulaire » – France Info – 17 décembre 2025 x
- (3) – Dominique Chapuis – « Le modèle sanitaire français repose sur l’intérêt collectif et demande une certaine discipline » : l’abattage des bovins, une stratégie contestée face à la DNC » – Les Echos – 14 décembre 2025
- (4) – Yann Kerveno – « Tout ce que vous devez savoir sur la dermatose nodulaire contagieuse » – Le Point – 12 décembre 2025
- (5) – « Vétérinaires radiés, complot de la Cour des comptes… La dermatose bovine, nid à fake news » – Reporterre – 17 décembre 2025
- (6) – Post de Clémence Hutinet (CMO Visibrain) – LinkedIn – 17 décembre 2025
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2 commentaires sur “Crise de la dermatose nodulaire des bovins : décryptage d’une inquiétante pandémie de désinformation”
Décourageant… Comment lutter contre la désinformation? Comment démonter ces infox? D’après la loi de Brandolini, ça équivaut à vider la mer avec un seau…
Viginum est une bonne initiative, bien qu’insuffisante.
On dit que la meilleure défense c’est l’attaque. Est-ce que les démocrates ne pourraient pas être plus offensifs pour discréditer les suppôts du Kremlin et les médias menteurs?
Il est vrai que le tableau est assez noir. Néanmoins, il ne faut pas renoncer. Viginum constitue déjà une indéniable bonne réponse mais plus à l’encontre des ingérences étrangères qui font des opés de désinformation. C’est un effort collectif qu’il faut entreprendre. Plusieurs médias font déjà du bon travail (AFP Factuel, Check News de Libé, Vrai ou Faux de France Info, les Vérificateurs de TF1/LCI, Fake Off de 20 minutes) ainsi que des organismes comme De Facto.
Les entreprises doivent également investir plus massivement dans la veille informationnelle car elles ne sont pas exemptes d’être attaquées de la même façon. En revanche, adopter les mêmes méthodes de désinformation pour discréditer nos adversaires peut sembler tentant mais en terme de crédibilité (et d’éthique aussi), pas sûr que cela ne soit très productif. Restons dans la réplique quitte à aller la faire connaître chez les populations de nos adversaires !!!
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