Communication politique : la stratégie « cartes postales » de Nicolas Sarkozy est-elle viable ?

Depuis sa défaite à l’élection présidentielle de 2012 et bien qu’il n’ait encore pas validé officiellement son come-back dans l’arène politique française, Nicolas Sarkozy n’en finit pas d’alimenter en filigrane l’image d’un leader providentiel, ayant pris du recul et se plaçant résolument au-dessus de la mêlée politicienne. A coups d’irruptions médiatiques calibrées comme autant de « cartes postales » enluminées pour montrer qu’il pèse encore sur les débats, il s’efforce de se dessiner un potentiel second mandat élyséen. A trois ans des échéances de la prochaine élection, est-ce une stratégie de communication pertinente ? Le livre récemment publié par le journalistique politique de France 3, Patrice Machuret, apporte d’édifiants indices.

L’imbrication de la communication dans la carrière politique de Nicolas Sarkozy est digne des meilleures séries télévisées américaines dont on attend toujours avec impatience les rebondissements de la nouvelle saison. L’homme s’est construit un destin national avec une omniprésence télévisuelle. Il a conquis le palais de l’Elysée avec un style disruptif et énergique face à un Jacques Chirac apathique en fin de règne. Il a perdu son mano a mano avec François Hollande à cause d’un style décousu et volontiers énervé qui a fini par lasser l’électorat français. Même s’il ne confesse toujours rien de ses véritables intentions pour 2017, Nicolas Sarkozy a bien pris soin de garder la porte entrouverte sitôt son discours d’adieu prononcé au lendemain du second tour en mai 2012. Fin connaisseur des arcanes de la Sarkozie, le journaliste Patrice Machuret vient de livrer un ouvrage fort documenté où il se penche sur la nouvelle vie de l’ex-locataire de l’Elysée. L’occasion d’analyser la subtile stratégie de communication que le pensionnaire du 77 rue Miromesnil s’échine à entretenir pour ménager son destin futur d’homme d’Etat.

Entretenir la stature étatique

Machuret - cover livreS’il est sorti lessivé de sa campagne présidentielle et passablement écœuré par la passation de pouvoirs avec son successeur, Nicolas Sarkozy ne s’est pas pour autant longtemps résolu à mettre ses ambitions politiques entre parenthèses. Au bout de quelques mois, « l’enfant terrible » comme l’avait qualifié Patrice Machuret dans un précédent livre, s’est rapidement langui de cette vie élyséenne trépidante où il tutoyait les grands et les puissants de ce monde. Depuis ses nouveaux bureaux haussmanniens à proximité du parc Monceau, l’ex-président s’est attelé à reconquérir les faveurs de l’opinion et remettre d’aplomb une image sérieusement brouillée par son virage très droitier des dernières semaines de campagne de mai 2012.

Bien que cela puisse apparaître contre-nature tant l’homme est féru d’exposition publique, la stratégie de communication empruntée a été celle du silence. Cependant, rien à voir avec un jeûne médiatique doublé d’une retraite mutique. La ligne directrice est plus subtile. Nicolas Sarkozy va continuer à se montrer en maintes occasions mais sans jamais livrer la moindre déclaration officielle.

C’est ainsi qu’à peine installé dans son nouveau costume de jeune retraité de la politique, Nicolas Sarkozy va surgir à cadence régulière dans l’agenda de l’actualité. Il va par exemple multiplier les visites diplomatiques non-officielles à Dilma Rousseff au Brésil, à Vladimir Poutine en Russie ou à Shimon Peres en Israël. De même, il va enchaîner les conférences très lucratives devant le gratin mondial des affaires sous l’égide de grandes banques. A chaque fois, les médias collent aux basques de Nicolas Sarkozy et retranscrivent ses faits et gestes mais sans jamais parvenir à arracher le moindre mot. Intérêt : Nicolas Sarkozy peaufine sa stature internationale et la notion d’influence qui va avec sans jamais devoir se mouiller sur le fond.

Allumer le feu … du désir !

Effervescence à la sortie d'un concert de Carla Bruni
Effervescence à la sortie d’un concert de Carla Bruni

Autre dimension soigneusement explorée du plan com’ de Nicolas Sarkozy : ré-humaniser le personnage et réinjecter de l’affection. Lui qui a perdu en partie l’élection présidentielle sur la répulsion qu’il inspirait à de nombreux Français à cause de son style bling-bling et perpétuellement agité, a besoin de réenchanter son personnage politique. Atout n°1 dans cette reconquête : son épouse et chanteuse Carla Bruni qui vient opportunément de sortir un nouvel album où elle étrille entre les lignes le « pingouin » de François Hollande. A chaque concert où il assiste, Nicolas Sarkozy déclenche autant de vivats que celle qui s’apprête à jouer sur scène.

Dans un registre similaire, l’ex-président s’autorise à nouveau des sorties médiatiques où les journalistes sont conviés. En septembre 2013, il se rend ainsi sur le plateau des Glières en Haute-Savoie, un haut-lieu de la Résistance dont Nicolas Sarkozy a fait sa « roche de Solutré » selon les mots de Patrice Machuret. Il est accompagné par de nombreuses télévisions mais ne lâche aucune interview. Il réitère l’astuce communicante avec une incursion à l’hôpital Necker à Paris où il visite des enfants malades et remet une Légion d’Honneur sans décrocher une seule phrase aux journalistes présents. Pour enfoncer le clou, un reportage intimiste (et particulièrement complaisant) sur la vie du couple pendant la campagne est diffusé sur D8 en novembre 2013. Réalisé par Farida Khelfa, une amie proche de Carla Bruni, le documentaire montre un Nicolas Sarkozy tout en rondeurs, à mille lieues de l’image du puncheur ne tenant pas en place.

Avantage de ces « cartes postales » expédiées au cœur des Français : il reste présent dans la chronique quotidienne aux yeux des Français avec un agréable côté papier glacé sans devoir pour autant prendre les risques de commenter l’actualité. Dans son livre, Patriche Machuret en convient : « Cette abstinence médiatique, très calculée, vise à récréer un lien charnel et romantique avec les Français. Le peuple aime regarder par le trou de la serrure mais pas trop ».

Une bien fragile horlogerie communicante

Machuret - Dessin humoristiqueSi Nicolas Sarkozy remet au goût du jour la fameuse stratégie du silence chère à Jacques Pilhan, le spin doctor de François Mitterrand, elle n’en demeure pas moins très risquée à bien des égards. Depuis qu’il s’astreint à ce délicat exercice d’apparaître ponctuellement tout en esquivant le moindre commentaire public, Nicolas Sarkozy a indéniablement su réactiver un magnétisme quasi fusionnel avec les militants et les sympathisants de l’UMP. Dans les sondages de popularité, il bat à plates coutures les divers prétendants qui aimeraient renvoyer l’ex-président dans les grimoires de la République. Autre preuve de l’écho empathique qu’il reçoit : le fameux « Sarkothon » où sa seule personne est parvenue à convaincre les électeurs UMP pour récolter 11 millions d’euros et remettre à flots les finances décaties du parti.

Cet indéniable « revival » dopé de surcroît par un gouvernement actuel qui patine et peine à convaincre, comporte toutefois un revers à la médaille. A force de s’économiser en prises de position, d’autres s’intronisent en colporteurs de la parole sarkozyste. On ne compte ainsi plus les visiteurs du 77 rue Miromesnil qui se prévalent du soutien de l’ex-président et s’arrogent le droit de dévoiler tout ou partie de l’essence des conversations, quitte à enjoliver ou déformer les propos qui auraient été tenus par Nicolas Sarkozy. Cette faiblesse du dispositif communicant s’est notamment manifesté lors d’un déjeuner supposé « off » entre l’impétrant et la direction de l’hebdomadaire Valeurs Actuelles en mars 2013. Ce qui ne devait rester que comme un repas informel s’est transformé en reportage clamant à tue-tête le retour prochain de la pythie de l’UMP. Le tout en répercutant les propos acides tenus par Nicolas Sarkozy à propos du mariage pour tous ou des rapports franco-allemands. Au grand dam de ce dernier qui s’emporta alors contre son service communication comme le narre Patrice Machuret.

Un lancinant jeu de cache-cache

Bernadette Chirac, l'oracle de la Sarkozie
Bernadette Chirac, l’oracle de la Sarkozie

A ce petit jeu du « ira, ira pas », Nicolas Sarkozy prend également le risque de lasser à force de se faire désirer mais également de se faire déborder par ses plus fervents thuriféraires. En février 2014, c’est notamment Bernadette Chirac qui a jeté un joli pavé dans le paysage de cartes postales de l’ex-président. Interrogée sur l’antenne d’Europe 1, l’ex-première dame de France se déclare convaincue que son champion a déjà pris la décision de repartir en conquête pour 2017. Autre exemple pas plus tard que le 30 avril dernier avec Carla Bruni. Au cours d’un entretien dans un talk-show américain, la chanteuse avoue tout de go qu’ « en tant que femme, je ne souhaite pas qu’il soit président, mais en tant que citoyenne française, oui, je le souhaite ».

Dans cette partie de cache-cache qui ne dit pas son nom, les outsiders à l’UMP n’hésitent plus à s’agacer en public de cette propension de Nicolas Sarkozy à se faire tirer par la manche pour qu’il revienne sans avoir à passer par l’épreuve des primaires qui investiront le futur candidat UMP en 2017. A cet égard, le récit de Patrice Machuret cite les nombreuses piques à l’encontre de Nicolas Sarkozy en provenance de son propre camp. Comme celle par exemple de Jean-François Copé qui qualifie ce dernier de « vieux » en comité restreint ! A trop jongler avec le côté « homme providentiel », Nicolas Sarkozy s’expose aux attaques virulentes de son camp politique qui peuvent alors saccager son actuel travail de reconquête d’image et chercher à le ringardiser.

Et si finalement il était toujours le même ?

Machuret - portrait SarkoAu-delà des irritations suscitées au sein de son propre parti, Nicolas Sarkozy voit aussi sa savante horlogerie communicante bien déréglée par la multiplication des affaires et des révélations entre soupçons de trafic d’influence, comptes de campagne pas très clairs et écoutes de son ex-conseiller Patrick Buisson. Cette fois, l’homme a dû se résoudre à donner de la voix et redescendre dans le marigot politicien peu compatible avec l’image de sage expérimenté au-dessus des querelles partisanes. En mars 2014, il s’est en particulier fendu d’une tribune enflammée dans Le Figaro où il osait comparer les écoutes des juges à ses trousses à l’espionnage massif de la Stasi est-allemande sur la population dans les années 70 à 90. En matière de pondération et de prise de recul, on a connu plus inspirée saillie verbale.

En dépit de son travail d’arrache-pied pour gommer son étiquette de « président des riches » et « d’énervé sans ligne directrice forte », Nicolas Sarkozy n’est pas encore parvenu à convaincre. Si ses « cartes postales » ont su raviver la flamme chez les militants déboussolés par la bataille de chiffonniers entre Copé et Fillon, ces dernières ont fait flop au sein de la population française. L’ex-président continue d’être crédité en moyenne de 54% d’opinions négatives sondage après sondage. Qu’il le veuille ou non, Nicolas Sarkozy ne pourra pas éternellement jouer la diva d’inspiration gaullienne à la rescousse de la France. Cette communication du silence commence à prendre l’eau. Or comme le souligne fort justement Patrice Machuret, « trois ans, c’est long en politique, surtout quand on fait en permanence la « cover » des quotidiens et des magazines, scandales en tête, alors qu’on voudrait appliquer la stratégie du silence ». La différence d’avec 2007 où Nicolas Sarkozy pouvait encore faire illusion est que cette fois, tous les aspects de l’individu sont connus et qu’une stratégie de communication de feuilleton à l’eau de rose ne suffira pas pour convaincre que l’homme a changé.

Pour en savoir plus

– Relire le billet du Blog du Communicant – « Nicolas Sarkozy ou la défaite d’une conception de la communication » – 7 mai 2012

Le pitch de l’éditeur

Patrice Machuret – Nicolas Sarkozy, sa vie après l’Elysée – Editions l’Archipel – Avril 2014
141 pages – 18,50 €

« Physiquement, il est épuisé. Quand Nicolas Sarkozy s’envole vers Marrakech, en mai 2012, quelques jours après sa défaite, il est l’ombre de lui-même. Dans la résidence prêtée par son ami le roi, l’ex-candidat à la présidentielle ne veut plus entendre parler de politique. Sa femme Carla non plus. Le couple digère à peine l’échec de la campagne et l’affront de la passation de pouvoir, avec ce couple Trierweiler-Hollande qui leur a manqué de respect. Pour des raisons sans doute personnelles…
Les mois sont ensuite passés, rythmés par la petite Giulia et le cercle des intimes. Et puis, une fois dans ses nouveaux bureaux, l’envie est revenue. Dès octobre 2012, il confie à un proche, avec l’aval de son épouse : « Je vais revenir, je vais gagner en 2017 et en 2022, et je serai le premier président de la République à faire trois mandats. » En attendant, il faut continuer à susciter le désir à droite, se réconcilier un peu avec les Français, ne pas trop parler…
Pendant deux ans, de mai 2012 à mai 2014, l’ancien président de la République va ainsi assurer la lucrative tournée des conférences, recevoir à tour de bras les amis et ennemis d’aujourd’hui ; contrôler et freiner à distance les ambitions des loups de l’UMP et de certains centristes ; préparer enfin sa future campagne en observant à la loupe le bilan de François Hollande… Avec ses incertitudes, comme le calendrier des affaires judiciaires le concernant.
C’est la nouvelle vie de Nicolas Sarkozy, sa vie après l’Elysée »

L’auteur

Machuret PatriceNé en 1968 à Saint-Germain-en-Laye (78), Patrice Machuret est journaliste politique et éditorialiste à France 3. Longtemps en charge de la droite, il a suivi l’actualité du FN dès 2002. Il est l’auteur de L’Enfant terrible. La Vie à l’Élysée sous Sarkozy (Seuil, 2009) et d’Un long dimanche à Versailles. La République à la Lanterne (Seuil, 2010), Dans la peau de Marine Le Pen (Seuil, 2012).

 

2 commentaires sur “Communication politique : la stratégie « cartes postales » de Nicolas Sarkozy est-elle viable ?

  1. dulac -

    Merci Monsieur Machuret . L’on nous rebat les oreilles qu’il est quasi impossible de revenir en politique . Et qu’a fait un des pères de la constitution américaine Abraham Lincoln ? Ce grand homme revenu de bien plus loin encore cet homme exceptionnel .Moi je pense que Nicolas Sarkozy peut revenir ; et faire deux mandats successifs . Mais s’il revient il lui faut une majorité forte qui lui donne la force la volonté et la nécessité de réformer la France à marche forcée .
    Très sincèrement .

    1. Olivier Cimelière -

      Seul l’avenir nous fournira la réponse. Certains sont en effet revenus de très très loin et d’autres jamais (cf VGE par exemple) … A ce stade, il est trop tôt pour se prononcer sur 1/le retour effectif 2/la réussite de ce retour !

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