Liberté d’expression & censure : les « sensitivity readers » sont-ils la nouvelle police de la pensée ?

L’expression publique est-elle en train de se résumer à une unique alternative entre laver son discours à 90° pour expurger toute trace potentielle de sexisme, racisme et homophobie ou sombrer au contraire dans la parole débridée et binaire pour cliver, cogner et imposer son opinion même si elle n’est que minoritaire ? Drôle d’époque en tout cas que nous vivons là ! Jamais, l’humanité n’a autant disposé d’agoras pour débattre et jamais les excès en tout genre n’ont autant pullulé. A tel point que les éditeurs de presse et de littérature passent dorénavant leurs contenus au chlore d’un nouveau métier : le « sensitivity reader ». Autrement dit, le lecteur de sensibilité qui veille à polir les textes pour plaire à tous. Y a-t-il encore un espoir de pouvoir dire ouvertement les choses sans devoir choisir entre ces deux extrémités discursives ?

Aux Etats-Unis, berceau du « free speech » (y compris le plus abject) garanti par le 1er amendement de la Constitution américaine, l’expression publique est pourtant en train de virer au casse-tête chinois. Sur les réseaux sociaux, des livres et des ouvrages de réflexion sont de plus en plus régulièrement étrillés et vilipendés avant même d’atteindre les rayonnages des librairies. Leur péché véniel ? Ne pas suffisamment respecter l’identité des minorités ethniques, sexuelles, religieuses, écologiques, handicapées, etc. La pression est devenue tellement frénétique dans certains cas que des éditeurs sollicitent dorénavant des « sensitivity readers » pour relire et déterminer ce qui peut être dit ou pas de crainte d’être conspué par les dites minorités et contraint de ne pas publier.

Quand l’expression devient un champ de mines

En cas de sujets sensibles et épineux, le monde de l’édition, voire de la presse, a toujours eu recours à des conseils juridiques pour éviter de se voir ensuite trainé au tribunal et passé sous les fourches caudines de la justice. Ces précautions peuvent s’entendre dans la mesure où des actes comme la propagation de fausses nouvelles, la diffamation, la calomnie, le mensonge ou encore l’insulte sont effectivement condamnables en tant que tels. Mais aujourd’hui, c’est une petite musique différente qui commence à se jouer Outre-Atlantique (avec aussi quelques prémices en France) avec une liberté d’expression qui est subtilement mais implacablement rabotée sous le poids d’un activisme communautaire intransigeant, voire psychorigide.

La journaliste Laure Daussy a récemment mené une enquête sur cette tendance préoccupante (1). Elle narre notamment les déboires d’une jeune auteure américaine du nom de Keira Drake. Alors qu’elle diffuse sur Internet les premiers extraits d’un roman pour adolescents, c’est immédiatement la curée numérique autour de l’intrigue : une jeune femme prise au piège au milieu d’une guerre entre deux peuples dans un monde futuriste. Problème : ces peuples fictifs ressemblent d’un peu trop près selon les contempteurs aux Amérindiens et aux Japonais et sont exagérément stéréotypés selon eux. L’auteure fait machine arrière, présente ses excuses et recourt à des « sensitivity readers » (qu’en français, on peut traduire par démineur éditorial). Une nouvelle version est réalisée dans laquelle la carnation des deux peuples est dorénavant blanche. Le livre peut enfin sortir.

Cet exemple est loin d’être anecdotique. De manière croissante, des groupuscules s’agitent sur les réseaux sociaux (et parfois dans la rue) pour faire pression, parfois sans même avoir lu les contenus qui font l’objet de leur irascibilité. Professeur d’université aux États-Unis et auteur de La Dictature des identités, Laurent Dubreuil décrypte la problématique (2) : « Le vrai problème derrière les sensitivity readers, ce sont les meutes numériques. Trente personnes organisées sur les réseaux sociaux peuvent suffire. Et, la plupart du temps, l’auteur décide « de lui-même » de retirer son livre et présente des excuses publiques. On n’est pas loin de ce qui se passait pendant la Révolution culturelle en Chine. La rhétorique est exactement la même, en termes de contrition. L’objectif, c’est l’autocensure intégrée ».

Les médias à leur tour menacés

Dans les médias, un phénomène similaire affleure également. Lors des manifestations qui ont suivi la mort de George Floyd, le rédacteur en chef du journal The Philadephia Inquirer a dû présenter sa démission à cause du titre ironique de son article qui déplorait les dégâts matériels provoqués par les manifestants. En guise de clin d’œil moqueur au slogan « Black Lives Matter », il avait écrit « Buildings matter too » (3).

Au même moment, le vénérable New York Times a lui-même connu des soubresauts identiques. C’est une tribune libre d’un sénateur républicain, Tom Cotton, qui a mis le feu aux poudres. Dans ce texte, ce dernier réclamait l’intervention musclée de l’armée afin d’endiguer les heurts en réaction à la mort de George Floyd. Un tollé au sein de la rédaction mais aussi sur les réseaux sociaux a alors entraîné la démission (forcée) du rédacteur en chef en charge de la rubrique « Opinions » mais aussi celle (volontaire) de la journaliste Bari Weiss, recrutée justement pour apporter de la diversité dans les colonnes du quotidien. Elle déplore que le New York Times soit devenu trop perméable aux critiques sur les réseaux sociaux et incapable de nourrir les débats d’opinion et conclut (4) : « La curiosité intellectuelle est devenue un défaut au Times ».

La nuance, cette ennemie des voix minoritaires

Doit-on donc désormais redouter l’expansion en Europe et ailleurs de ces mouvement éruptifs qui sont la plupart du temps seulement représentatifs de microminorités qui ont l’art de générer un bruit monstrueux pour culpabiliser à l’excès et imposer leurs points de vue en dépit de tout respect de la liberté d’expression et du débat public ? Le scénario n’est pas à exclure à en juger la mobilisation exacerbée qui s’est formée ces derniers jours à l’encontre de Christophe Girard, ancien adjoint à la Culture de la Mairie de Paris. Aux yeux de ses accusatrices, il est coupable de soutien à l’écrivain Gabriel Matzneff, actuellement mis en cause pour des viols sur mineurs. L’élu a alors choisi de rendre son tablier politique devant l’acharnement sur les réseaux sociaux alors même qu’aucune décision de justice n’a encore statué.

Cette radicalisation des esprits où toute nuance est d’emblée tuée dans l’œuf, s’est imposé comme un marqueur temporel et sociétal majeur. L’avènement des « sensitivity readers » en est une conséquence regrettable. L’expression publique va-t-elle être progressivement aseptisée et vidée de toute substance parce que certaines minorités l’ont décrété sans autre forme de procès ? C’est en tout cas une véritable préoccupation qu’il convient de traiter et de remettre à sa juste place. Que des paroles libératoires militent pour plus d’équité et de respect à l’égard de groupes spécifiques, est impératif et à protéger.

Aseptiser pour plaire à l’air du temps ?

En revanche, il conviendrait aussi de ne pas s’égarer dans des outrances inverses qui font par exemple tenir à l’élue féministe et écologiste Alice Coffin des propos d’une violence négationniste inouïe (5) : « Ne pas avoir un mari, ça m’expose plutôt à ne pas être violée, ne pas être tuée, ne pas être tabassée, et ça évite que mes enfants le soient aussi ». A ce jour, cette militante bien excitée et binaire n’a pas eu de hordes phallocrates sous ses fenêtres pour la morigéner et la contraindre à s’excuser, voire à se démettre de ses fonctions d’élue pour ses mots outrageants. Un homme blanc de la quarantaine se serait osé à pareille saillie verbale, il aurait été (à raison) cloué au pilori par la vociférante Alice Coffin et sa meute.

Président du think-tank l’Institut Sapiens et professeur en sciences de gestion à l’université de Bordeaux, Olivier Babeau s’est ému dans un récente tribune de ce renversement de paradigme inquiétant qui vise à niveler et aseptiser pour satisfaire à l’air du temps et dont les « sensitivity readers » sont l’émanation directe (6) : « Le risque d’une généralisation de ces pratiques est comparable à celui qui menace les réseaux sociaux où la censure se fait a priori, pour éviter d’éventuelles sanctions: l’asepsie des expressions réduites à n’être que le ressassement obsessionnel des mêmes discours conventionnels. Ce qui est dit n’est pas jugé par rapport à sa véracité, mais par rapport à son degré de correspondance avec les opinions souhaitables, donc admissibles. Les propos ne sont pas jugés en eux-mêmes, mais constamment rapportés à celui qui les tient, et ainsi sacralisés ou au contraire disqualifiés selon que le locuteur entre dans la catégorie des victimes ou des coupables présumés ». On ne saurait mieux dire.

Sources

– (1) – Laure Daussy – « On n’est pas loin de ce qui se passait pendant la Révolution culturelle en Chine » – Charlie Hebdo – 9 janvier 2020
– (2) – Ibid.
– (3) – Arnaud Leparmentier – « Révolte au « New York Times » contre une tribune appelant à « envoyer la troupe » contre les manifestants » – Le Monde – 9 juin 2020
– (4) – Stéphanie Le Bars – « Qui est Bari Weiss, la journaliste qui vient de démissionner du « New York Times » ? » – Le Monde – 24 juillet 2020
– (5) – Déclaration d’Alice Coffin sur RT France – 24 juillet 2020
– (6) – Olivier Babeau – « Les «sensitivity readers», des lecteurs-censeurs dans les maisons d’édition américaines » – Figaro Vox – 14 janvier 2020



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