Massacres au Nigeria & Journalisme : Pourquoi la règle « mort-kilomètre » persiste dans les médias ?

Les médias du monde entier ont dépêché de lourds moyens éditoriaux pour couvrir à Paris les attentats terroristes et la mobilisation citoyenne autour de « Je Suis Charlie ». Au même moment, 2000 personnes étaient massacrées dans le village de Baga au Nigeria par la secte islamiste Boko Haram. Comment une telle tragédie a-t-elle pu passer sous le radar médiatique ? Tentatives d’éclairage autour d’une règle éditoriale communément appelée le « mort-kilomètre ».

C’est un paradoxe récurrent dans les grilles éditoriales des médias qui couvrent l’actualité de la planète. Il existe des événements dramatiques qui font l’objet d’un traitement journalistique conséquent et d’autres qui sont vite relégués aux oubliettes des salles de rédaction. La tuerie innommable commise début janvier 2015 par la secte islamiste Boko Haram appartient tristement à cette deuxième catégorie. Plus de 2000 villageois de la petite localité de Baga au Nord-Est du Nigeria ont été sauvagement assassinés par les milices intégristes au cours d’une boucherie que les quelques ONG accourues sur place peinent à décrire tant la violence avait atteint un climax indicible. Quelques jours plus tard, la même région du Nigeria était à nouveau endeuillée par une première attaque suicide d’une fillette de 10 ans sur un marché provoquant la mort de 19 personnes. Puis une seconde survenue le 17 janvier causant 5 victimes et 11 blessés. Malgré la violence répétitive, l’encéphalogramme médiatique est resté plat.

Boko Haram : pourtant pas des inconnus des médias

Peu nombreux ont été les médias à couvrir les actes barbares à répétition imputés aux milices sanguinaires de Boko Haram. Nigeria - Carte Boko HaramCelles-ci ne sont pourtant pas totalement inconnues de l’opinion publique et des journalistes. A deux reprises, elles sont apparues à la Une des médias occidentaux. En février 2013, le public se familiarise avec ces terroristes qui viennent d’enlever 7 membres de la famille Moulin-Fournier (dont 5 enfants) dans le nord du Cameroun. L’issue sera toutefois heureuse puisque tous les otages sont libérés sains et saufs deux mois plus tard après un intense ballet diplomatique.

En avril 2014, le groupe islamiste revient en force sur le devant de la scène médiatique avec le rapt de 220 lycéennes nigérianes bientôt réduites à l’état d’esclavage. Une importante mobilisation se met en branle avec des manifestations pacifiques un peu partout dans le monde et un mot d’ordre numérique « Bring Back Our Girls » qui se propage sur les réseaux sociaux pour tenter de provoquer la libération des jeunes filles. En vain, le mouvement s’essouffle petit à petit et sort progressivement des sujets qui font la Une des médias.

Avec le carnage sans nom commis début janvier 2015 par les illuminés de Boko Haram, on aurait pu légitimement croire que les projecteurs médiatiques allaient à nouveau se braquer sur le Nigéria et cette violence endémique qui ronge le Nord-Est du pays. Depuis 2009 et la prise de contrôle de cette portion du Nigeria par la secte islamiste, on dénombre environ plus de 13 000 morts et 1,5 millions de personnes déplacées à cause des exactions et des opérations militaires (1). Il s’agit donc là d’un véritable conflit gravissime où les vies humaines paient un tribut massif. Pourtant, le massacre des villageois de Baga va être largement occulté dans les médias par les attentats perpétrés à Paris par un trio de djihadistes excités entraînant la mort de 17 personnes et déclenchant des manifestations qui rassembleront près de 5 millions de Français dans les rues.

Deux poids, deux mesures ?

Nigeria - Baga Charlie panneauComment expliquer dès lors que 2000 villageois exterminés aient autant pu passer à la trappe de la couverture médiatique ? Le propos n’est toutefois pas d’induire une hiérarchisation glauque et déplacée entre l’horreur des attentats parisiens et celle du village nigérian. Les événements tragiques contre Charlie Hebdo et l’épicerie casher justifiaient sans conteste la couverture médiatique intense qui s’est ensuivie. En revanche, quels éléments ont pu conduire au silence quasi-total de ces mêmes médias au sujet d’un village décimé dans la sauvagerie la plus aveugle et barbare ?

Quelques experts et journalistes ont tenté d’analyser les ressorts de ce grand écart médiatique. Blogueur actif et directeur du Center For Civic Media au MIT de Boston, Ethan Zuckerman s’est penché sur ce différentiel de traitement éditorial. Ses constats sont implacables. Dans les jours qui ont suivi le massacre de Baga, l’expert dénombre une vingtaine de citations relatives au village ensanglanté dans 25 des plus importants médias américains. Ce même corpus publiera en revanche plus de 1100 citations concernant Charlie Hebdo sitôt les faits connus (2). Le pire, note ce même expert, est que les médias nigérians emboîteront le pas éditorial de la même façon. Dans leurs colonnes, Baga sera rapidement effacé par l’actualité dramatique de Paris.

Quels critères entrent en jeu ?

Nigeria - Tweet émotionAux yeux d’Ethan Zuckerman, la différence de traitement médiatique provient du fait qu’à Paris, des journalistes (dont certains connus) figuraient au nombre des personnes assassinées là où à Baga, il ne s’agit que d’anonymes villageois. Le phénomène de transfert et d’identification de l’opinion publique s’en trouvait donc substantiellement modifié d’une actualité à l’autre. Autre point soulevé par l’expert américain : Baga se situe géographiquement dans une région reculée et coupée des réseaux de communication tandis que Paris est au cœur de la connectivité mondiale. Celui-ci avance également un troisième argument lié au racisme. Argument qui veut que la vie d’un Noir africain « pèse » médiatiquement moins que celle d’un Occidental. Sur ce point, il convient cependant de moduler l’analyse. Les morts à Paris étaient d’origine et de confession religieuse diverses mais il n’en demeure pas moins dramatiquement vrai qu’un villageois africain émeut probablement moins que des habitants parisiens.

Les médias ne sont pas les seuls à avoir établi consciemment ou inconsciemment des priorités de traitement. Sur les réseaux sociaux, le hashtag #JeSuisCharlie a battu des records de popularité alors qu’au même moment, des hashtags nigérians comme #BagaTogether, #WeAreAllBaga ou #Pray4Baga n’ont jamais vraiment décollé et sont demeurés confinés à des cercles restreints de personnes particulièrement horrifiées par le massacre commis par Boko Haram. Journaliste pour le site média citoyen Good.com, Mark Hay ajoute un critère supplémentaire au fait que l’hécatombe de Baga soit restée dans les coulisses des plateaux TV (3) : « La violence extrême est devenue routine au Nigeria ». Or, l’on sait pertinemment que les médias nourrissent un tropisme tout particulier pour les faits qui tranchent d’avec le reste et qui sortent précisément du quotidien.

Nigeria - Graphes Zuckerman

Au grand bazar de l’information-émotion

Mapping à retrouver sur ErwannGaucher.com
Mapping à retrouver sur ErwannGaucher.com

A l’instar des bons clients catapultés dans l’arène médiatique, une information n’a aujourd’hui de consistance et de valeur que si l’agenda éditorial la propage et l’alimente en conséquence. Sans cet écho démultiplicateur, elle est vite reléguée à l’état d’épiphénomène gobé par l’oubli, voire carrément évacué comme une scorie non susceptible de faire les gros titres. Plaisant ou pas, tel est le ressort fondamental qui conditionne la destinée d’une information dans l’irrigation du pipeline médiatique. Un froid constat que le journaliste et écrivain polonais Ryszard Kapuscinski analysait ainsi (4) : « Naguère, la valeur de l’information était associée à divers paramètres, en particulier celui de la vérité (…) Aujourd’hui, tout a changé. Le prix d’une information dépend de la demande, de l’intérêt qu’elle suscite (…) Une information sera jugée sans valeur si elle n’est pas en mesure d’intéresser le public ».

Cette sélectivité qui propulse ou non un événement sur le devant de la scène, est ce que l’on appelle communément dans les desks des rédactions, la hiérarchisation de l’information. Et associée à celle-ci, la règle du « mort-kilomètre ». Tous les médias s’y livrent en fonction de leurs centres d’intérêt, de leurs priorités mais également de leur public et de leurs concurrents médiatiques. Ce passage au crible est crucial car l’information mise à la Une constitue le produit d’appel qui va tirer tout le reste et décider le public de s’attarder ou pas sur le contenu proposé. Ainsi, une guérilla aussi si ravageuse soit-elle pourra longtemps rester un obscur combat cantonné au fin fond d’une jungle anonyme si un facteur exogène propice ne vient pas changer la donne et provoquer par ricochet l’indispensable déclic éditorial.

Pour accéder au statut de saga éditoriale et bénéficier du robinet médiatique, un événement dépend avant tout de sa charge émotionnelle intrinsèque et du potentiel d’identification et de proximité qu’il recèle avec les lecteurs-auditeurs-spectateurs. Une information est désormais et avant tout une histoire qui obéit à des astuces narratives où la réflexion doit plus souvent céder le pas à l’émotion et l’analyse s’effacer derrière le vécu et les témoignages. Son récit doit en outre s’appuyer comme dans les tragédies antiques sur une unité de temps, de lieu et d’action. Complexité, contrastes et contrepoints n’ont plus vraiment leur place dans l’écheveau des sujets qui se bousculent à la Une. L’histoire doit être simple, fluide, immédiate et impactante. Sans des images fortes, point de salut éditorial ! L’écrivain et journaliste Jean-Claude Guillebaud s’en désole (5) : « Elles sont faites de sincérités successives, d’opinions effaçables, de points de vues approximatifs et révisables. C’est ce qui fait de cet empire virtuel un univers vibrionnant, pailleté, phosphorescent et pour ainsi dire, radioactif. Les croyances y sont comme dégradées en de simples engouements ».

L’inoxydable règle du « mort-kilomètre »

Nigeria - Tsunami 2004Le traitement médiatique des catastrophes naturelles est assez symptomatique de cette construction dramaturgique saccadée qui prévaut systématiquement dans l’intensité de la couverture accordée ou non à un événement. Le tremblement de terre qui a déclenché un tsunami dévastant en décembre 2004, l’Indonésie, les côtes du Sri-Lanka, du sud de l’Inde et de la Thaïlande, possédait toutes les caractéristiques inhérentes pour envahir les écrans de télévision et les premières pages des journaux. Il fut d’abord l’un des plus violents que l’humanité n’ait jamais connu avec une magnitude de 9,1 à 9,3 sur l’échelle de Richter et des pertes humaines évaluées à environ 230 000 personnes. Ensuite, il est survenu pendant une période particulièrement sensible du calendrier, juste après le réveillon de Noël et a frappé de plus dans des endroits idylliques de carte postale. Un autre élément dramatique a fait de cet événement, un sujet hors normes : plusieurs milliers d’Occidentaux ont perdu la vie et des familles entières ont été parfois décimées. Sans oublier les images effrayantes et spectaculaires filmées depuis les téléphones portables et les caméras numériques des touristes qui ont circulé quasi instantanément sur Internet. Tout concourait donc à rendre ce cataclysme proche et bouleversant pour n’importe quel habitant de la planète et les médias ne s’y trompèrent pas. La mobilisation médiatique fut d’une envergure exceptionnelle et les donations tellement abondantes que certaines ONG demandèrent même leur arrêt.

Nigeria - BagaEn octobre 2005, c’est au tour de la région montagneuse du Cachemire de subir une terrible secousse tellurique qui ébranle des édifices jusqu’au Pakistan, en Inde et en Afghanistan. Le séisme est certes de moindre amplitude avec un 7,6 enregistré mais il provoque tout de même 87 000 morts, 70 000 blessés et plus de 3 millions de sans-abris qui souffriront ensuite des frimas de l’hiver. A la différence près que cette fois, l’histoire est moins aisée à retranscrire d’un point de vue médiatique. La catastrophe est arrivée dans une zone reculée. Quasiment aucun Occidental n’y vit. Les images sont plus restreintes et parviennent au compte-gouttes. Résultat : le tremblement de terre occupe quelques jours les titres des médias puis s’estompe très vite laissant les ONG se démener tant bien que mal pour rassembler à nouveau des fonds pour les victimes.

Si inique puisse-t-il être aux yeux d’un puriste de l’information, le traitement médiatique d’un événement repose néanmoins sur cette implacable équation identification-émotion-proximité. Dans le cas des attentats de Paris et du massacre de Baga, c’est exactement le même paradigme éditorial qui a prévalu : cette loi du « mort-kilomètre » qu’on enseigne encore dans les écoles du journalisme mais qui gouverne également les centres d’intérêt du public. On peut effectivement stigmatiser les rédactions pour avoir autant oublié de parler de l’ignominie des actes accomplis par Boko Haram. On se doit aussi de garder à l’esprit que la proximité des faits déclenche (ou pas) notre capacité d’attention et de mobilisation. Il nous revient peut-être aussi de pousser les médias à s’intéresser plus activement aux drames qui surviennent au-delà de notre pas de porte.

Sources

– (1) –« Plusieurs morts dans un attentat-suicide dans un marché au Nigeria » – Le Monde – 17 janvier 2015
– (2) – Ethan Zuckerman – « Honor every death : paying attention to terror in Baga, Nigeria as well as Paris » – Blog personnel – 9 janvier 2015
– (3) – Mark Hay – –« Why Journalists Don’t Seem to Care About the Tragic Massacre in Nigeria » – Good.com – 13 janvier 2015
– (4) – Jean-Luc Martin-Lagardette – L’information responsable, un défi démocratique – Editions Charles Léopold Mayer – 2006
– (5) – Jean-Claude Guillebaud – « La question médiatique » – Le Débat n°138 – janvier-février 2006

2 commentaires sur “Massacres au Nigeria & Journalisme : Pourquoi la règle « mort-kilomètre » persiste dans les médias ?

  1. Carine -

    Article très intéressant mais qui aurait pu être complet avec un point sur l’accès aux zones concernées et la question de la sécurité des journalistes. Au moment et juste après les attaques à Paris, des envoyés spéciaux au Nigeria ou dans des pays limitrophes ont été interrogés sur l’accès et le manque d’informations. Le nombre de victimes et l’étendue des attaques n’étaient pas confirmées. Ajoutons la haute dangerosité des zones « contrôlées » (je ne sais pas si c’est le bon mot) par Boko Haram, on peut en convenir qu’il est difficile de critiquer à ce point le traitement médiatique. Vous allez peut-être me dire que pour les attaques à Paris, les journalistes n’ont pas tous attendus d’avoir des infos pour « informer » et je serais d’accord avec vous… C’est là où le « mort-kilomètre » entre en jeu mais ici, le lecteur est aussi responsable.

    1. Olivier Cimelière -

      Bonjour Carine

      Vos remarques sont judicieuses effectivement. J’évoque d’ailleurs le point de la difficulté d’accès sur la zone concernée. C’est un fait mais qui ne justifie qu’à moitié l’absence de couverture médiatique. Lors de l’enlèvement des 220 lycéennes, il s’agissait de la même zone difficile d’accès aux médias. Cela n’a pourtant pas empêché une vaste opération médiatique, à défaut d’avoir des reporters sur place.

      Je vous rejoins pleinement toutefois sur la responsabilité du lecteur/téléspectateur/auditeur. S’il réclamait de son côté plus d’informations sur un sujet pareil, les médias seraient plus enclins à s’en préoccuper … Là dessus, on est bien d’accord. Les médias sont généralement le reflet des attentes et des intérêts d’un public ! (cf la presse people !)

Les commentaires sont clos.