Affaire Taubira : 3 enseignements de communication de crise à retenir

Dans sa gestion de l’affaire des écoutes judiciaires de Nicolas Sarkozy, la ministre de la Justice Christiane Taubira mérite un zéro pointé pour sa communication calamiteuse. Entre absence de ligne directrice et arguments évolutifs bricolés à la hâte, la Garde des Sceaux a engendré une énième crise d’image dont le gouvernement se serait volontiers passé. C’est l’opportunité d’en tirer quelques enseignements utiles pour tout acteur exposé à une mise en cause publique.

Que pouvait donc bien croire Christiane Taubira lorsque sur le plateau du JT de 20 heures de TF1 du 10 mars, elle déclare sans ciller qu’elle n’était pas informée des écoutes téléphoniques effectuées sur les téléphones portables de Nicolas Sarkozy dans le cadre d’une affaire judiciaire actuellement en cours d’instruction ? Pensait-elle qu’une simple dénégation péremptoire assortie d’un docte exposé juridique allait suffire à calmer la tempête médiatique déclenchée par les révélations initiales du journal Le Monde ? A ces questions, il est difficile de répondre. En revanche, la stratégie de communication adoptée (si tant est que le mot stratégie puisse être usité dans cette histoire) met en lumière des failles qui n’ont fait qu’aggraver la situation au lieu de la régler comme espéré. Analyse d’un fiasco.

Enseignement n°1 : Déni qui vrille, crédibilité qui vacille

Sur TF1 : "Je n'ai aucune information"

Sur TF1 : « Je n’ai aucune information »

Une crise médiatique requiert d’emblée d’avoir une épine dorsale communicante cohérente et honnête. Dans le cas de la ministre de la Justice, cela s’avérait même être un must incontournable tant la personnalité de Christiane Taubira est intrinsèquement clivante et sujette à des polémiques récurrentes. En dépit de ce risque crisique patent, la Garde des Sceaux a pourtant opté pour un traitement radical de l’affaire des écoutes en opposant un déni pugnace lors de l’interview accordée à TF1. Avec un argument basique (1) : « Je n’ai pas d’information [sur] la date, la durée et le contenu des interceptions judiciaires (…) Aucun procès-verbal n’est remonté à la Chancellerie ».

Ce déni a constitué le premier élément du piège communicant dans lequel s’est enferré Christiane Taubira. Il était pourtant évident que pareille justification était d’emblée vouée à l’échec. En termes de perception aux yeux de l’opinion publique, des médias et de l’opposition politique, comment croire qu’un personnage aussi puissant et central de la République puisse ignorer une affaire aussi explosive impliquant un ancien président qui envisage de surcroît une nouvelle candidature en 2017 ? Adopter un tel argument était « au mieux » un aveu d’incompétence (pas terrible en effet pour un Garde des Sceaux supposé être au cœur de l’action), au pire attiser la pression médiatique et politique sur la probabilité d’un mensonge.

Il existait pourtant une voie médiane : celle d’assumer pleinement la connaissance du dossier instruit par les juges, de rappeler qu’il s’agit de la procédure d’information en vigueur au sein de la chancellerie en cas d’affaires sensibles et de recadrer le débat en expliquant l’origine de la demande d’écoute et l’identité du donneur d’ordre. En situation de crise, les éléments factuels ont l’avantage de dépassionner (au moins en partie) la controverse naissante. Christiane Taubira a néanmoins choisi l’option balayage des objections et s’est alors retrouvé dos au mur.

Enseignement n°2 : Le mensonge est une spirale délétère

Les preuves supposées de l'innocence !

Les preuves supposées de l’innocence !

Sous le feu des critiques peu convaincues par sa rhétorique télévisuelle sur TF1, la ministre de la Justice est désormais condamnée à poursuivre sa stratégie initiale. A ce stade, toute variation discursive serait une faille implacable. Dès lors, se pose à elle la problématique d’apporter des preuves concrètes qu’elle n’était effectivement pas au courant du dit dossier.

Face à la mitraille délibérée de l’opposition de droite et au feu roulant des interrogations des médias, Christiane Taubira a voulu désamorcer la polémique en brandissant des documents officiels à la tribune d’une conférence de presse donnée deux jours plus tard. En agitant ces quatre simples feuilles à en-tête de la République, elle entendait ainsi faire coup double : donner un caractère solennel à des preuves l’innocentant et jouer sur le fait que quatre pages ne suffiraient à contenir l’intégralité de retranscriptions d’écoutes téléphoniques. Le tout en martelant fermement à nouveau qu’elle n’avait pas menti.

La botte secrète aurait pu fonctionner si le dit document invoqué à la tribune avait été ensuite distribué aux journalistes présents pour qu’ils jugent de visu du contenu exact des circulaires. Or en se retranchant derrière ces jokers administratifs sans nullement en dévoiler la substance, Christiane Taubira a automatiquement suscité la curiosité des médias. Le Monde a ainsi zoomé sur les bandes vidéo de la conférence et est parvenu à déchiffrer les textes indiquant très clairement que la Garde des Sceaux était avertie du motif de l’ouverture d’une instruction judiciaire concernant Nicolas Sarkozy et son avocat ! Le résultat ne s’est pas fait attendre. Dans un sondage BVA, 7 Français sur 10 jugent graves les dénégations d’une ministre s’affranchissant de la réalité. La crise a alors pris des proportions impactant le gouvernement et obligeant les homologues ministériels à monter au créneau pour une impossible plaidoirie.

Enseignement n°3 : Image brouillée = discours inaudible

Et maintenant, on minimise (photo Kenzo Tribouillard - AFP)

Et maintenant, on minimise (photo Kenzo Tribouillard – AFP)

Consciente de l’impasse communicante où elle s’est enfermé et chahutée par l’opposition réclamant sa démission, Christiane Taubira a alors modulé sa ligne défensive en dégainant successivement deux arguments. Le premier d’entre eux tourne autour du procès d’intention qui serait fait à son égard par les médias et quelques figures de l’opposition. Au journal Le Monde, elle déclare notamment (2) : « « Qui demande ma démission ? Copé, Alliot-Marie, Fenech ! C’est un sketch ! (…) C’est cela, l’espionnage politique» qui nourrit le feuilleton ? (…) J’ai beau être une sorcière d’Amazonie, il y a des limites à mon pouvoir ».

Admis du bout des lèvres, le deuxième argument mise quant à lui sur une confusion de dates qu’aurait commise la ministre. Lors du Grand Journal de Canal +, Christiane Taubira tente ainsi de se dépêtrer de l’accusation de mensonge qui lui colle aux basques (3) : « J’admets, je me suis trompée de date. Quel en est l’intérêt? Ce sont des interceptions qui ont déjà eu lieu, qui ont eu des résultats. Quel intérêt y a-t-il à ce que je me trompe de date? Il peut m’arriver d’être imprécise, car sur le moment, je ne me rends pas compte de l’importance d’être précise. Démontrez l’intention du mensonge, comme vous l’appelez ».

En d’autres termes, elle est juste victime de sa maladresse calendaire et c’est un injuste procès qu’on lui fait. Cette plateforme argumentaire a de nouveau de quoi surprendre et surtout contredire les répliques précédentes de la ministre où elle s’est au contraire échinée à nier puis à brandir des documents officiels censés la disculper ! Sans parler du fait que cette variation argumentaire est aujourd’hui inaudible.

Conclusion – Dans une crise, on joue cartes sur table

Taubira - CrisisLe ratage communicant de Christiane Taubira aura une nouvelle fois mis en lumière le fait que l’esquive fondée sur le déni et le mensonge constitue plus un accélérateur de crise qu’une parade efficace. Ceci est d’autant plus vrai qu’au final, le fond de l’affaire des écoutes de Nicolas Sarkozy est totalement passé au second plan du fait de la communication saugrenue de la Garde des Sceaux. De toute cette cacophonie invraisemblable, l’opinion publique ne retient qu’une chose à l’égard de Christiane Taubira : le mensonge ou du moins une réalité sacrément bricolée de façon tellement improvisée qu’elle impacte la réputation et la crédibilité de la Garde des Sceaux.

La crise s’est alors focalisée sur l’hasardeuse posture de Christiane Taubira au point de mettre le gouvernement dans un embarras majeur à l’heure même où celui-ci ne jouit guère d’une flatteuse réputation. Si ce dernier comptait se refaire quelque peu grâce à l’enquête des juges sur de possibles dérives de l’ex-locataire de l’Elysée, c’est bougrement raté et cela dénote décidément une piètre maîtrise de la communication politique.

Sources

(1) – Charlotte Pudlowski – « Ecoutes Sarkozy-Herzog : la gaffe aussi incroyable que vraie de Christiane Taubira » – Slate.fr – 12 mars 2013
(2) – Marion Joseph – « Ecoutes de Sarkozy : Taubira admet s’être trompée de dates » – Le Figaro – 13 mars 2014
(3) – Ibid.



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