Page Facebook du bijoutier de Nice : Pipeau anxiogène ou vrai ras-le-bol ?

C’est la polémique dans la polémique. En marge de ceux qui s’écharpent sur la légitimité du geste mortel du bijoutier niçois braqué par des agresseurs, une page Facebook de soutien au commerçant s’est ouverte depuis le 11 septembre. En l’espace de quelques jours, elle a franchi l’hallucinante barre de 1,4 millions de « like ». Un score fleuve qui équivaut à l’approbation d’un utilisateur français de Facebook sur 26. S’agit-il alors d’un authentique mouvement spontané ou d’une manipulation bien orchestrée sur fond d’angoisse sécuritaire ? A l’heure qu’il est, des indices existent dans l’attente d’autres analyses encore plus poussées des scripts dans les jours à venir.

Jamais une page Facebook n’avait réussi en France à susciter une telle flambée de « likes » pour manifester un soutien dans le cadre d’une affaire criminelle. En novembre 2011, une association dénommée « Institut pour la Justice » avait certes réussi à accumuler en l’espace de 15 jours, 1,1 millions de fans à la suite d’un faits divers crapuleux (1). Déjà, une controverse s’en était ensuivie avec le blogueur spécialisé sur la justice Maître Eolas qui exprimait ses doutes devant la parfaite linéarité de la courbe des fans acquis à la cause et sur ce chiffre gonflé artificiellement selon lui pour créer le buzz.

Bijoutier de Nice, bis repetita ?

1 million de likes collectés en quelques jours !
1 million de likes collectés en quelques jours !

Lorsque surgit le 11 septembre la page Facebook « Soutien au bijoutier de Nice », rien ne laisse augurer un tel écho auprès des internautes. Les premiers posts démarrent avec de bons scores (1000 likes en moyenne) mais n’en sont pas encore à connaître une envolée d’adhésions. Pourtant, très vite la machine s’emballe à mesure que la couverture médiatique et les déclarations politiques se multiplient à l’envi depuis que le bijoutier a été placé en garde à vue prolongée. Un jour plus tard, la page célèbre ses 100 000 soutiens. Un chiffre qui va alors enregistrer une vertigineuse croissance exponentielle. Les articles de presse partagés sont « likés » par dizaines de milliers, les commentaires particulièrement virulents se bousculent et la page ne cesse d’augmenter son nombre de fans pour atteindre le 14 septembre le seuil énorme de 1,4 millions.

Au-delà des remarques qui suintent la vengeance la plus binaire et la plus hermétique aux lois républicaines, la page fait à son tour rapidement la Une des médias devant un tel tsunami numérique volant au secours du bijoutier niçois. Sur 26 millions d’utilisateurs actifs recensés en France (2), 4% seraient donc prêts à endosser sans vergogne la plus basique loi du Talion face à la délinquance endémique qui pourrit régulièrement la vie des citoyens. L’ampleur de la manifestation braque en tout cas tous les regards sur cette lapidation à la sauce Facebook et excite toutes les supputations.

Premières zones d’ombre

La page Social Bakers qui a alimenté les soupçons initiaux
La page Social Bakers qui a alimenté les soupçons initiaux

C’est l’agence anglaise Social Bakers, spécialisée dans l’observation et l’analyse du trafic digital, qui met la première les pieds dans le plat. Selon ses outils de mesure, il apparaît que samedi 14 septembre, la page en question est en 3ème position des pages les plus « likées » dans le monde entier. Tout aussi mystérieuse est la répartition de l’origine géographique des personnes qui montrent leur adhésion en cliquant sur le pouce levé de la dite page. 80% d’entre eux étaient attribués à la rubrique « Autres pays » tandis que la France ne pèse que pour 20%. Plutôt surprenant lorsqu’on considère que ce fait divers dramatique n’a guère dépassé les frontières hexagonales en termes d’écho médiatique.

Sur Twitter, la théorie de la manipulation démarre alors aussitôt, notamment parmi les blogueurs estampillés à gauche. Comment en effet expliquer un tel écart qui devrait être proportionnellement inverse si le mouvement est vraiment alimenté par des profils réels d’abonnés Facebook français ? Une première explication avancée est le recours à l’achat de fans au profil français. La technique n’est en soi guère nouvelle. Bien des marques et des personnalités publiques s’y sont adonnées ces derniers temps pour doper l’influence de leur page Facebook à peu d’efforts si ce n’est bourse délier pour faire bondir faussement l’audience.

Néanmoins, une telle opération suppose alors de disposer d’un budget financier plutôt conséquent pour récolter en quelques jours les profils nécessaires. C’est là qu’intervient la question de l’identité de l’acteur ou des acteurs derrière cette page. Est-ce une association avec une confortable cagnotte pour se livrer à ce genre de ficelles digitales ? Ou est-ce une poignée d’individus, voire un simple quidam militant ? Difficile à cerner puisque ceux-ci ont délibérément choisi d’œuvrer dans l’anonymat le plus total. Sur la page Facebook du bijoutier, impossible de trouver autre chose qu’une malheureuse adresse e-mail sans identité propre. Autant les commentaires déposés ne laissent guère de doutes sur les inclinaisons politiques souvent extrêmes des internautes, autant il est impossible de percer qui agit derrière la page. Bien que des figures notoires de la frange dure de l’extrême-droite aient abondamment relayé la page Facebook, rien n’indique qu’une organisation issue de cette mouvance est à la manœuvre et apporte un éventuel concours financier.

Tout n’est (malheureusement) pas faux

Les stats de la page Facebook au jour du 15 septembre
Les stats de la page Facebook au jour du 15 septembre

Si la théorie des faux profils et/ou de bots soigneusement concoctés pour faire le buzz commence à prendre du plomb dans l’aile, il convient aussi de constater qu’une proportion non négligeable d’authentiques personnes s’agite sur la page Facebook. L’immense majorité des commentaires publiés correspond à des profils de personnes bien réelles. Jusqu’à 96% selon l’agence spécialisée KRDS Feed.

Même si la page Facebook du bijoutier ne laisse pas voir l’intégralité des profils ayant apporté leur support, chacun peut en revanche voir qui parmi ses amis Facebook a cliqué sur la page en question (En ce qui me concerne, j’en ai recensé une quinzaine !). Sur Twitter, nombreux sont les twittos à avoir fait la même remarque et constaté que dans leur entourage, les adeptes du gourdin et de la bastos étaient vivaces !

Dans une conversation sur Twitter samedi soir, Fabrice Epelboin, expert reconnu en matière de stratégie d’influence numérique, incitait d’ailleurs à la modération avant d’affirmer qu’une manipulation était à l’oeuvre. A ses yeux, le taux d’engagement de la page Facebook reste crédible. S’il est d’importance, c’est qu’il traduit une émotion vive parmi ceux qui se manifestent. Autre expert du domaine, Guilhem Fouetillou, co-fondateur de l’agence Linkfluence, ne croit guère à l’option « achat de fans ». Selon lui, les profils non attribués géographiquement s’expliquent par le manque de données dont a pu disposer l’outil de mesure de Social Bakers qui n’a pas forcément accès immédiatement aux logs de l’API Facebook pour affiner son classement.

Conscient des doutes qui commencent à s’instiller, l’administrateur de la page Facebook « Soutien au bijoutier » a alors répliqué dimanche 15 dans l’après-midi en dévoilant une tout autre version chiffrée des faits par rapport à ceux que Social Bakers avait précédemment récoltés. Le classement montre ainsi que sur les 1,4 millions de fans actuellement répertoriés, 833 632 profils proviennent de France. Une dizaine de milliers dans les pays francophones, les DOM-TOM et les USA (probablement des expatriés français) vient compléter le contingent des supporters.

A première vue, il semblerait que les données communiquées soient réalistes. En retournant cet après-midi sur la page Social Bakers indexant la page Facebook, les proportions des origines géographiques ont nettement évolué et se sont énormément inversées. La France compte pour 57% des profils « likers » avec exactement le même volume indiqué que par l’administrateur de la page Facebook : 833 632 fans locaux.

Alors qui dit vrai ?

La réactualisation de Social Bakers confirme les stats
La réactualisation de Social Bakers confirme les stats

Une chose est certaine : ceux qui avaient aussitôt dénoncé haut et fort une tricherie patentée vont en être pour leurs frais. Pire, les tenants des thèses ultra-sécuritaires vont même pouvoir rebondir en jouant à leur tour les victimes qu’on veut à tout prix bâillonner et traîner dans la boue.

Ce qui n’a d’ailleurs pas tardé sur la page Facebook du bijoutier où moult commentaires pointent les médias et la gauche (Christiane Taubira en tête !) comme les complices complaisants de ceux qui défendent les lois trop débonnaires de la République plutôt que ceux qui prônent l’auto-défense telle que pratiquée par l’inénarrable Charles Bronson dans sa série de films « Un justicier dans la ville » !

Certes, on pourra toujours objecter à la lumière des nouveaux chiffres de Social Bakers et de l’administrateur de la page Facebook qu’il reste tout de même 603 979 profils non encore précisément identifiés..

Qu’on le veuille ou non, il y a à l’heure d’aujourd’hui plus de 800 000 citoyens français capables de se mobiliser sur Facebook (ou ailleurs) pour faire entendre vivement une autre conception de la « justice ». Des gens motivés, organisés, énervés (à lire la teneur des commentaires qui accompagnent les posts) et déterminés à peser dans le débat public. Le 13 septembre, la réplique à cette page controversée est survenue par l’ouverture d’une autre page intitulée « Je ne soutiens pas la violence, ni le crime du bijoutier de Nice ». A ce jour, elle plafonne péniblement à un peu plus de 13 000 fans. Cent fois moins que celle par laquelle le buzz est arrivé !

Même si la réalité est perturbante à entendre, le mouvement initié par cette page aux 1,4 millions de « justiciers en herbe » prouve qu’il existe un réel malaise au sein de la société française. Malaise d’autant plus exacerbé que ces derniers mois, les médias ont été truffés comme rarement d’hémoglobine et de violence entre règlements de compte en cascade à Marseille et réformes judiciaires de Christiane Taubira très contestées, y compris à gauche. Si l’on veut éviter que la « vox populi » devienne le baromètre unique du législateur, il serait alors conseillé de tenir compte malgré tout de ce ras-le-bol numérique.

A trop l’occulter, il est fort à parier que d’autres opérations de ce genre vont éclore et risquent de « monter en gamme ». A quand le retour du chasseur de primes sur Internet ou l’appel au meurtre de tel ou tel cambrioleur ? L’écoute des médias sociaux est devenue impérative avant qu’il ne soit trop tard.

Sources

(1) – Adrien Sénécat – « La justice est-elle « déconnectée » des préoccupations des citoyens ? » – L’Express – 24 novembre
(2) – Thomas Coëffé – « Facebook : les chiffres officiels en France (août 2013) » – Le Blog du Modérateur – 5 septembre

11 commentaires sur “Page Facebook du bijoutier de Nice : Pipeau anxiogène ou vrai ras-le-bol ?

  1. Julien -

    Merci pour cette analyse intéressante. Attention, à la coquille : « impossible de trouver autre chose qu’une malheureusement adresse e-mail sans identité propre ». Malheureuse, non ? 😉

    Bonne journée

  2. JB Plantin -

    Bravo Olivier pour ce travail de réflexion « à chaud » ; ce qui risque d’être la difficulté la plus ardue et de plus en plus courante que d’analyser ces phénomènes d’emballements émotionnels se traduisant par un simple « clic de soutien »…

    Sans que cela n’enlève rien à cette réflexion que l’on peut avoir sur les media sociaux pour anticiper au plus tôt les réactions (en faisant une translation pour les entreprises et la communication de crise, car dans le cas présent l’analyse et l’exploitation relève du Politique), je recommande la lecture de la note de Maitre Eolas qui aborde le sujet sous l’angle juridique – http://www.maitre-eolas.fr/post/2013/09/15/L-affaire-du-bijoutier-de-Nice

    1. Olivier Cimelière -

      Merci Jean-Baptiste pour l’éclairage légal de Maître Eolas qu’il est bon de rappeler en ces temps d’emballement émotionnel. Une veille active des médias sociaux peut justement aider à repérer les signaux faibles souvent précurseurs de ce type de « coup de gueule » numérique. Ce n’est pas une science exacte (d’ailleurs beaucoup ont cru – moi le premier – à une tentative de manip et de gonflage d’audience) mais cela peut aider à anticiper pour peu qu’on adopte les bons critères !

  3. FPM -

    Très bon article, qui remet les choses à leur place ; attention à la coquille « cette page aux 1,4 milliards de « justiciers en herbe » – à l’avant dernier paragraphe.

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