Intermittente virée contre D8 et Hanouna : Remake communicant de David contre Goliath ?

L’émission vedette de Cyril Hanouna sur D8 n’aura jamais aussi bien porté son titre de « Touche pas à mon poste » ! Sauf que de poste de télévision, on est aujourd’hui passé à une histoire de poste d’intermittente qui vient d’être virée par la chaîne filiale de Canal +. Motif : elle avait interrompu l’émission en mai dernier et osé réclamer une revalorisation de ses indemnités de son rôle d’opératrice prompteur en direct sur le plateau de D8. Depuis, une bataille de communication s’est engagée entre employeur et employé. Revue des troupes.

Le 30 mai dernier, Sophie Tissier avait défrayé la chronique du petit monde égotique de la télévision. En charge du prompteur sur le plateau de « Touche pas à mon poste » animé par le présentateur vedette du moment, Cyril Hanouna, elle avait déboulé en plein milieu de l’émission sous les yeux mêmes de Jean-Luc Mélenchon. Elle entendait alors dénoncer les conditions de travail et de rémunération en vigueur chez D8, filiale du groupe Canal +.

A chaud, c’est le refrain de la confraternité télévisuelle qui avait prévalu avec un Hanouna grand seigneur embrassant en live la jeune femme et en ne la blâmant pas pour son irruption revendicatrice. Quatre mois et un licenciement plus tard, l’histoire est pourtant en train de prendre une tout autre tournure et chacun affûte ses armes argumentaires.

J.-L. Mélenchon à  » Touche pas à mon poste » sur… par lepartidegauche

Au début était un semblant de dialogue …

Forte de son coup d’éclat, la jeune intermittente du spectacle avait logiquement attiré l’attention des médias qui couvrent en particulier l’actualité … des médias ! Il faut bien avouer que l’histoire était croustillante. Un « conflit social » chez l’étoile montante des animateurs de télévision a de quoi susciter l’attrait des journalistes en charge du secteur. Dans la foulée de son manifeste en direct dans « Touche pas à mon poste », Sophie Tissier avait donc pu exposer doctement le sujet de son mécontentement (1) : « « Je tiens à dire que beaucoup d’intermittents de D8 sont en difficulté parce qu’on nous impose une baisse de salaire. (…) Le groupe Canal+ qui a racheté D8 dernièrement nous impose une baisse de salaire. Pour ma part, c’est 25%, mais tous les intermittents sont touchés. Alors que le groupe Canal+ a un chiffre d’affaires de cinq milliards d’euros je crois. On nous prend à la gorge. J’ai envie de travailler avec vous, mais j’ai envie de gagner ma vie ».

Les divergences ainsi publiquement étalées étaient pourtant parties dans un premier temps pour trouver une solution. La direction disait avoir pris langue avec l’impétrante pour étudier le dossier. Ce dernière s’estimait de surcroît soutenu par le bondissant Cyril Hanouna qui a priori ne lui tenait pas rigueur de la perturbation créée sur le plateau de son émission. Bref, tout semblait s’apaiser dans le « meilleur des mondes » !

Et l’éviction survint

C'était encore au temps où l'espoir était permis (photo D8)

C’était encore au temps où l’espoir était permis (photo D8)

Or, en guise de rentrée des classes et peut-être d’une substantielle prime à la clé, Sophie Tissier a eu la mauvaise surprise de se retrouver définitivement écartée des plannings de production de « Touche pas à mon poste ». En dépit de deux ans et demi de collaboration sans accrocs, la jeune femme est rayée des tableaux sine die. Exit, sa participation à l’émission fétiche de D8. Il n’est guère besoin d’être grand clerc pour deviner qu’elle paie très probablement l’addition de son geste revendicatif qui avait été modérément apprécié en haut lieu. L’émission de Cyril Hanouna est en effet la locomotive rutilante d’une jeune chaîne de la TNT qui ahane par ailleurs à convaincre et à attirer de l’audience avec ses programmes. Pas question donc de cabosser la vitrine de D8.

Depuis le 17 septembre, Sophie Tissier a donc choisi d’amplifier l’écho autour de son éviction brutale. Pour tenter de susciter le plus largement possible l’attention, elle s’attaque d’abord à l’emblème de « Touche pas à mon poste ». Elle met en cause la parole non tenue de Cyril Hanouna et s’efforce ainsi de brouiller l’image sympathique et primesautière du trublion de D8 (2) : « Les chroniqueurs sont eux-mêmes sur la sellette donc ils ne vont pas se mettre en danger. Chacun pense à sa carrière. Cyril Hanouna ne répond pas aux messages que j’envoie à son assistant. Je ne le blâme pas, je ne vais pas lui demander d’être courageux ! ». En prime, elle évoque même un soutien officieux d’un autre animateur vedette Patrick Sébastien qui aurait intercédé auprès de Cyril Hanouna.

Hanouna n’est pas DRH

Cyril Hanouna, la vedette de D8

Cyril Hanouna, la vedette de D8

L’attaque fait mouche puisqu’elle contraint ce dernier à sortir de sa réserve et faire connaître son point de vue sur l’affaire. D’emblée, il tient à ne pas être celui qui porte le chapeau du licenciement opéré. Il souligne même qu’il a tenté d’influer sur les dirigeants de D8 (3) : « Après son irruption en direct sur le plateau, je suis allé voir les dirigeants pour leur expliquer que ce n’était pas si grave. Je leur ai dit qu’elle n’était pas agressive et que ce qu’elle avait fait ne valait pas une sanction. Je leur ai expliqué qu’elle était prête à travailler, qu’elle ne le referait plus. Ça s’est passé au niveau des dirigeants de la chaine… qui m’ont répondu que cela n’était pas de mon ressort. Je ne pouvais pas influencer leur décision. Elle est salariée de D8, je n’ai pas mon mot à dire. Je ne suis pas son employeur ».

La suite de l’entretien donné au Figaro est à l’aune du risque d’image que Cyril Hanouna s’efforce de tuer dans l’œuf en ne passant pas pour un fieffé individualiste plus préoccupé par sa célébrité médiatique en hausse que par les rapports humains pouvant exister sur le plateau de son émission. A cet égard, il se ménage une porte de sortie habile qui contrecarre le levier médiatique « Hanouna » sur lequel misait Sophie Tissier en proposant qu’elle vienne témoigner à nouveau dans l’émission (4): « Je suis prêt à l’inviter. Et même lui expliquer ce que j’ai déjà dit à l’antenne – qu’elle a fait les choses à l’envers. Dans cette affaire, il y a une rupture de confiance. La direction estime qu’elle pourrait récidiver … Je ne suis pas fâché contre elle. Elle a cru que je pouvais déplacer des montagnes à D8 et Canal+. Elle m’a vu plus influant que je ne le suis ».

Acte 2 : la pétition en ligne

La pétition sur Change.org

La pétition sur Change.org

Loin de désarmer, Sophie Tissier a aussitôt embrayé avec le lancement d’une pétition en ligne pour porter son cas à l’attention du grand public mais également de la ministre de tutelle, en l’occurrence, Aurélie Filippetti. Intitulée « Touche pas à mon intermittente », la pétition publiée sur Change.org ne rencontre pourtant qu’un bien modéré écho (5700 signatures à l’heure où est écrit ce billet) au regard du petit barouf déclenché dans la profession et les médias spécialisés. Le tout étant doublé d’une page Facebook actuellement à 5400 likes. Néanmoins, il ne convient pas d’ignorer ce type d’action qui incarne une tendance appelée inexorablement à perdurer et se multiplier. Notamment sur les sujets RH. On peut relire à ce sujet l’analyse que j’avais faite sur ce blog sur le phénomène croissant des pétitions citoyennes.

En attendant et sans vouloir désespérer Sophie Tissier dans sa démarche, la probabilité de parvenir à faire bouger les lignes demeure faible. Ceci d’autant plus que les intermittents du spectacle ne jouissent guère d’une image flatteuse dans l’opinion publique. En dépit d’une précarité professionnelle évidente et d’un recours sans limites à ceux-ci par les sociétés de production et les chaînes de télévision, le statut d’intermittent est régulièrement pointé du doigt pour ses abus et ses déficits en tous genres comme l’a encore relevé la Cour des Comptes en janvier 2013 (6). Or, ce manque de capacité à cristalliser l’opinion (pourtant prompte à s’enflammer ces temps-ci !) est un handicap non négligeable dans la stratégie de communication de l’ex-opératrice prompteur de D8.

D8 joue dangereusement avec l’image de TPMP

Et si Jean-Luc Mélenchon faisait rebondir la polémique ?

Et si Jean-Luc Mélenchon faisait rebondir la polémique ?

Dans cette polémique, la direction de D8 n’a guère brillé par une communication inspirée. Au risque de ternir l’image de son émission vitrine. De TPMP/« Touche Pas à Mon Poste », on pourrait vite glisser à la notion de TPMP/« Tout Pour Ma Pomme » ! Notamment parce que D8 s’est claquemuré dans un premier temps dans un silence plutôt méprisant, pas très éloigné d’une ligne « Circulez, y a rien à voir ». Puis consciente que la controverse gonflait doucement en visant directement TPMP, celle-ci a alors bougé en deux temps.

D’abord avec un communiqué du 18 septembre qui fleure « bon » le jargon de DRH dénué de toute humanité et qui présente vraiment l’inconvénient de positionner D8 (et sa maison-mère Canal +) comme un employeur totalement hermétique aux problèmes qu’on lui objecte (7) : « Le groupe a procédé à une harmonisation des conventions collectives des deux entreprises. Cet alignement s’est traduit par des ajustements principalement à la hausse, mais aussi, dans quelques cas limités, à la baisse, de certaines prestations selon les métiers concernés. Les minimas prévus se situent significativement au-dessus des standards du marché, et sont complétés par de nombreux avantages sociaux spécifiques au Groupe Canal+ ». Pas un mot sur le cas Tissier comme si celui-ci n’était que fiction !

Devant la pression maintenue par son ex-employée, D8 change alors de cap dès le lendemain (8) : « Face à l’accumulation de fausses informations, Ara Aprikian (NDLR : directeur général de D8) tient à rappeler que Mme Sophie Tissier a été employée par D8/Direct 8 en tant qu’intermittente de façon très ponctuelle (42 jours seulement sur la saison 2012-2013, soit environ 4 jours en moyenne par mois) et absolument pas par H20, la société de production de Cyril Hanouna ». Il était enfin temps d’apporter des éléments concrets au débat plutôt qu’esquiver avec du charabia administratif. Surtout lorsqu’en face, la contradictrice place ce même débat sur le registre émotionnel. Certes, les détails chiffrés apportés par D8 n’ont rien de très « humains » mais ils ont le mérite de recadrer le territoire de la controverse.

Désormais, de deux choses l’une. Soit ce sujet disparaît progressivement du radar médiatique, supplanté par d’autres buzz et faits divers en tout genre. Dans ce cas-là, D8 et TPMP pourront souffler à condition que ne surviennent pas d’autres cas similaires dans les mois à venir. Soit la polémique enfle sur les médias sociaux et via la pétition en ligne. Et là, D8 aurait tout intérêt à se manifester plus proactivement sur ce même terrain. Jusqu’à présent, les internautes n’ont eu accès qu’à la version de Sophie Tissier. Or, ce n’est pas un unique communiqué de presse au site people Pure Medias qui peut constituer une vraie stratégie de communication.

Sources

(1) – « D8 répond à l’intermittente qui a lancé une pétition » – Télérama.fr – 19 septembre 2013
(2) – Carole Boinet – « Ecartée des plannings de D8, l’intermittente Sophie Tissier lance une pétition » – Les Inrocks.com – 17 septembre 2013
(3) – Patrick Cabanes – « Cyril Hanouna prêt à accueillir son intermittente » – TV Mag Le Figaro – 19 septembre 2013 –
(4) – Ibid.
(5) – Page de la pétition « Touche pas à mon intermittente » sur Change.org
(6) – Jamal Henni – « Les intermittents fustigés par la Cour des Comptes » – BFMTV.com – 27 janvier 2013
(7) – Benjamin Meffre – « L’intermittente de TPMP lance une pétition pour dénoncer son éviction de Canal + » – PureMedias.com – 18 septembre 2013
(8) – Julien Bellver – « D8 répond à l’intermittente de TPMP et dénonce une faute professionnelle caractérisée » – PureMedias.com – 19 septembre 2013



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