Pourquoi le Pape François est-il la personnalité communicante de l’année 2014 ?

En 21 mois de pontificat, la popularité papale de François ne se dément toujours pas au sein des fidèles de l’Eglise catholique comme auprès des non-pratiquants et même des athées. Ceux qui voyaient dans ce souverain pontife sud-américain, un effet de mode médiatique destiné à s’estomper avec le temps, en sont pour leurs frais. Le pape François administre une magistrale leçon de communication où le message délivré s’accompagne d’actions concrètes. De tous les acteurs influents sur la scène mondiale, l’Argentin Jorge Mario Bergoglio, 266ème évêque de Rome, est celui qui incarne le mieux une communication audible et crédible grâce à des postures dont pourraient s’inspirer bon nombre de dirigeants en mal d’écho et de leadership. Analyse

Qui aurait pu imaginer un jour qu’un homme de religion en la personne du Pape puisse autant susciter d’adhésion et d’enthousiasme œcuménique au-delà des ouailles pratiquantes de l’Eglise catholique ? Ce tour de force, le pape François continue pourtant de le réaliser à l’aube imminente de sa troisième année à la tête du Saint-Siège. Alors même qu’il est désormais entré dans le vif du sujet en engageant plusieurs chantiers réformateurs qui crispent une frange non négligeable de la nomenklatura du Vatican et des tenants stricts du catholicisme traditionnaliste, le Pape dispose toujours de cette une popularité inoxydable qui l’avait propulsé « Homme de l’année 2013 » selon le Time Magazine et mis en couverture de magazines décalés comme Rolling Stones, mensuel culturel et artistique progressiste américain, et The Advocate, magazine militant homosexuel. En 2014, la ferveur persiste au sein de l’opinion publique mondiale. Avec quels leviers et pour quels résultats ?

Simplicité et proximité du langage

PF 2014 - pape souriantRedonner un élan attractif et fédérateur à l’image poussiéreuse de l’Eglise catholique n’était pas la moindre gageure à relever pour le pape François. Ses prédécesseurs s’y étaient pourtant déjà employé à leur façon mais sans jamais atteindre le niveau d’écho de l’actuel souverain pontife. Jean Paul II était certes une « rock-star » médiatique électrisant les foules catholiques mais sans parvenir pour autant à délivrer efficacement son message au-delà des cercles pratiquants. Benoît XVI avait à son tour essayé de conférer à l’Eglise, un visage plus moderne et connecté sur le pouls de l’époque. En vain tant son style austère et très liturgique peinait à convaincre les esprits épris de réflexions plus ouvertes sur la vie et le monde.

La grande force communicante de Jorge Mario Bergoglio est d’avoir su s’affranchir des pesanteurs linguistiques ampoulées de la papauté. Il a d’emblée privilégié un langage spirituel simple et concret sur des thématiques qui parlent au plus grand nombre comme par exemple la place des femmes dans l’Eglise, le statut des divorcés remariés, le mariage des prêtres ou encore l’homosexualité. A l’instar de la formule très directe qu’il adressa en octobre 2013 aux familles catholiques : « La foi ne se tient pas dans un coffre-fort ». Le début de son règne pontifical avait d’ailleurs été émaillé de nombreuses déclarations parfois iconoclastes, voire disruptives pour les soutanes les plus rigoureuses. Celles-ci avaient aussitôt assuré un impact médiatique énorme par rapport aux discours drastiquement calibrés des précédents papes.

Ce style efficace, le pape François ne s’en est jamais départi depuis. Sa récente saillie sur les 15 maladies menaçant la curie romaine, procède de cette même volonté d’utiliser le langage comme un levier de communication impactant visant à faire avancer les réformes qu’il impulse au sein du Vatican. Une saillie tellement claire et bien imagée qu’elle a généré une couverture médiatique sans précédent pour une cérémonie papale des vœux qui d’ordinaire ne passionnait guère plus que les aficionados et les initiés de l’Eglise.

Des paroles qui entraînent des actes

PF 2014 - prayer pore FrancisAu début du pontificat de François, nombreuses ont été les critiques et les remarques dubitatives à l’encontre de cette posture discursive sans fard et ne s’interdisant aucun sujet sociétal. Les plus incisifs estimaient même qu’il s’agissait là d’un petit numéro de « cirque » médiatique qui finirait par s’étioler au fil du temps et des dossiers complexes inhérents à la charge pontificale. Si les interrogations d’alors n’étaient pas forcément illégitimes, force est de reconnaître aujourd’hui que le pape François est loin de s’adonner immodérément au jeu des petites phrases comme le font si souvent les politiciens.

Si François jouit encore aujourd’hui d’une popularité indéniable et d’un écho médiatique soutenu, c’est parce que ses phrases si piquantes soient-elles, sont ensuite suivies de décisions concrètes et cohérentes. Deux exemples illustrent bien à cet égard cette consistance entre les mots prononcés et les actes exécutés. Le premier concerne la dénonciation du « fétichisme de l’argent » que le pape a très tôt stigmatisé et pas seulement d’un point de vue moral. Il a en effet rapidement entrepris de faire le ménage dans les circuits de financement plutôt opaques du Vatican au point même de débarquer certaines figures épiscopales et de commanditer des audits de gestion à des cabinets externes pour redessiner un pouvoir économique papal plus en phase avec son discours sur l’argent.

Le second dossier sans doute encore plus sulfureux, concerne les affaires de pédophilie impliquant des prêtres. Jusqu’alors, l’Eglise avait toujours éludé la réalité derrière une omerta de velours et quelques demi-mesures contorsionnistes. En septembre dernier, le pape a donné son accord pour l’arrestation de l’archevêque polonais Jozef Wesolowski, soupçonné depuis longtemps de pratiques pédophiles. Tout en demandant officiellement pardon aux victimes et en martelant sans ambages la ligne désormais suivie (1) : « La pédophilie est une lèpre présente dans l’Église et qui a contaminé des évêques et des cardinaux ». Cette cohésion entre la parole et l’acte est le fondement même de toute communication crédible. Bien que cela puisse sembler être une évidence, plus rares sont pourtant les décideurs à faire montre d’autant de consistance dans leur communication que le Pape. En adjoignant la parole aux actes, ce dernier se forge une stature d’homme fiable et déterminé qui ne se cantonne pas dans les verbatims repris à la une des médias puis vite évacués par le brouhaha de l’actualité.

Pour quels résultats ?

PF 2014 - selfieAu-delà de l’effervescence médiatique suscitée par ce souverain pontife pas comme les autres, la communication de ce dernier a rapidement porté ses fruits en termes d’influence. Ainsi, dès novembre 2013, une étude sociologique menée auprès de 250 prêtres italiens révélait que la moitié d’entre eux observait une « augmentation significative de la fréquentation religieuse ». Ce qui fait dire à Massimo Introvigne, directeur du CESNUR et professeur à l’Université grégorienne de Rome que (2) : « Si nous effectuons une projection de ces résultats à l’échelle nationale, et si la moitié des paroisses ont été touchées par ‘l’effet François’, nous parlons de centaines de milliers de personnes qui ont recommencé à fréquenter leur église ». En France, Philippine de Saint-Pierre, directrice de la chaîne catholique KTO confirme l’impact de la communication papale auprès du public (3) : « Après l’élection, l’intérêt n’est pas retombé et nos audiences TV et Web restent en croissance d’environ 20% au deuxième semestre 2013. Un enthousiasme qui va très au-delà des catholiques pratiquants ».

Un an plus tard, les voyants demeurent radicalement au vert. En décembre 2014, une enquête d’opinion réalisée par Odoxa/i-Télé/Le Parisien souligne que l’image du pape François n’a absolument rien perdu de sa portée : 89% des catholiques déclarent avoir une bonne opinion tandis que 88% des non-catholiques partagent également cette perception. Spécialiste du Vatican, Bernard Lecomte analyse ce succès de la manière suivante (4) : « Dans l’esprit des Français, il est plus proche d’un abbé Pierre ou d’une mère Teresa. En quelques mois, il a réussi le miracle de rendre l’Eglise sympathique ». Ce qui permet selon cet expert au pape François d’être en retour « un pape d’influence, très écouté ».

Sur les réseaux sociaux, la popularité du souverain pontife est du même acabit. L’an passé à pareille époque, le Pape sous son alias « Pontifex » mobilisait plus de 10 millions de twittos suiveurs dans le monde à travers ses neuf versions linguistiques disponibles. Aujourd’hui, ce sont près de 17 millions de personnes qui sont abonnées. Cette papamania est d’autant plus remarquable que le pape François ne se situe pas systématiquement sur un registre délibérément progressiste. S’il se montre de toute évidence soucieux d’ancrer l’Eglise de façon plus proche dans la vie de la société et plutôt ouvert aux questions de modernité, il n’est pas non plus le héraut d’un catholicisme débridé. Sur la pratique de l’IVG, il est par exemple sur une ligne nettement plus conservatrice que celle véhiculée par son image globale auprès de l’opinion publique.

Il n’en demeure pas moins qu’aujourd’hui son aura médiatique n’a jamais été si solide pour engager l’institution religieuse sur la voie de la modernité et notamment dans la mise en place progressive d’une gouvernance où la diversité de l’Eglise et la base seront mieux représentées qu’à l’heure actuelle. N’est-ce pas au final l’objectif de toute stratégie de communication crédible digne de ce nom ? En cela, le pape François a clairement marqué 2014 par une communication qui ne se borne pas uniquement au buzz et à la posture de circonstance. Un enseignement à méditer pour bon nombre d’acteurs de la vie publique.

PF 2014 - Sondage Odoxa

Sources

– (1) – Dominique Dunglas – « Le Pape en croisade contre le clergé pédophile » – Le Point – 24 septembre 2014
– (2) – A.C.J – « En Italie, l’effet François fait se remplir les églises » – La Vie – 13 novembre 2013 –
– (3) – Jean-Marie Guénois – « Le pape François séduit la France » – Le Figaro – 27 décembre 2013 –
– (4) – Charles de Saint-Sauveur – « L’incroyable popularité du pape François » – Le Parisien – 20 décembre 2014

A lire ou relire

– « Pape François : pontificat communicant ouvert ou vernis incantatoire ? » – Le Blog du Communicant – 16 février 2014

– « 9 awesome things Pope Francis did in 2014 » – The Independent – 22 décembre 2014



2 commentaires sur “Pourquoi le Pape François est-il la personnalité communicante de l’année 2014 ?

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