Pourquoi Bill Gates est-il devenu le bouc émissaire des complotistes et de leurs fake news ?

C’est sans doute un palmarès dont se serait bien passé Bill Gates. Selon une étude conjointement réalisée en avril 2020 par The New York Times et le laboratoire d’analyses des médias, Zignal Labs, le co-fondateur de Microsoft s’est retrouvé propulsé sur la plus haute marche du podium des fake news véhiculées durant la crise du Covid-19. Le créateur de Windows est véritablement devenu la tête-de-turc des conspirationnistes qui lui attribuent les plus vils desseins concernant l’éradication du virus sur la planète. Comment et sur quels critères se nourrit cette théorie complotiste ?

Lui qui se voyait plutôt comme un philanthrope et un bienfaiteur de l’humanité à la tête de sa fondation Bill et Melinda Gates créée en 2000, le génie de l’informatique s’est brutalement retrouvé face à une avalanche de fake news à mesure que le coronavirus essaimait à travers les continents. Le quotidien The New York Times s’est penché sur ce phénomène fulgurant et désormais tenace avec le concours de Zignal Labs, une société éditrice de logiciels d’intelligence multimédia.

Les chiffres constatés sont édifiants. Depuis le début de l’année, Bill Gates a été l’objet de plus de 16 000 posts le liant intrinsèquement au virus sur Facebook. Ceux-ci ont été « likés » et commentés près de 900 000 fois. En parallèle, les 10 vidéos les plus populaires évoquant Bill Gates sur YouTube ont été visionnées quasiment 5 millions de fois (1). Last but not least … Les rumeurs associant Bill Gates à la propagation de la pandémie ont enregistré 1,2 millions de mentions entre février et mars 2020. Un score de 33% supérieur à celui d’une autre infox notoire établissant une supposée relation entre les antennes 5G et la propagation de la maladie (2). Comment en arrive-t-on là ?

Retour vers le futur

Le déclencheur essentiel de cette vague conspirationniste est une vidéo datée de 2015. Celle-ci est une captation d’une conférence TED donnée par Bill Gates. Dans son discours, il évoque ses préoccupations sur l’avenir de l’humanité qui à ses yeux, pourrait être compromis non pas par un conflit nucléaire mondial mais un virus extrêmement virulent qui décimerait la population partout sur le globe. Souvent lui, la probabilité d’une telle catastrophe serait de l’ordre de 50% (3). Tout en soulignant au passage que la plupart des pays est particulièrement mal préparée pour endiguer un fléau de cette envergure.
A l’époque, le milliardaire est déjà activement engagé depuis longtemps à travers sa fondation éponyme dans la lutte contre les épidémies de toute sorte qui frappent notamment en Afrique et en Asie. Preuve de la concrétude de son action : en 2018, la Fondation Gates a déjà doté 46,8 milliards de dollars (4), faisant ainsi d’elle l’organisation caritative privée la plus vaste au monde.

Au début de 2020, lorsque la crise du coronavirus a commencé à flamber au-delà des frontières chinoises, l’ONG de Bill Gates a aussitôt annoncé le déblocage d’une aide de 10 millions de dollars pour les équipes médicales œuvrant en Chine et en Afrique. Quelques mois plus tard, une deuxième enveloppe de 250 millions de dollars est accordée à l’OMS (Organisation mondiale de la Santé) pour enrayer la propagation de la pandémie (5) et le désengagement des USA annoncé par Donald Trump. Sur le front du Covid-19, Bill Gates et ses équipes occupent indéniablement une place de choix en première ligne aux côtés des hospitaliers, des chercheurs et des laboratoires pharmaceutiques.

Une divergence qui « trump » énormément

Si prémonitoire soit le discours de Bill Gates en 2015, l’objet de celui-ci va pourtant être perverti et détourné de son sens initial. A la manœuvre, on trouve nombre de militants de l’ultra-droite américaine qui soutient ouvertement Donald Trump. Or, entre le résident de la Maison Blanche et le cofondateur de Microsoft, les relations ne sont guère idylliques. Lors d’une conférence de presse en 2018, Bill Gates a notamment plaisanté sur la difficulté de l’actuel président des Etats-Unis à distinguer le virus du SIDA (HIV) et celui du papillomavirus (HPV). La chaîne de TV MSNBC exhume opportunément des extraits vidéo de cette conférence qui circulent aussitôt sur les réseaux sociaux et déclenchent l’hilarité générale tout en étant guère goûtés par les supporters de Donald Trump, l’incarnation même par ailleurs de la « vérité alternative ».

Le 14 avril dernier, Bill Gates a durci le ton à l’égard du 45ème président des Etats-Unis. En cause, la décision de ce dernier de suspendre la contribution financière des USA à l’égard de l’OMS qu’il juge incompétente dans la gestion de la crise sanitaire et par ailleurs trop proche du pouvoir chinois. Un coup rude pour l’organisation onusienne pour laquelle Bill Gates vole à son secours en donnant 250 millions de dollars pour compenser en partie la perte de subventions. Au passage, le généreux donateur ne se prive pas de critiquer de manière cinglante le choix opéré par Donald Trump. Les conditions étaient dès lors réunies pour ouvrir la boîte à fake news en s’attaquant à Trump.

En route pour le complot !

Outrés de la divergence affichée et assumée de Bill Gates, les éditorialistes de la droite dure américaine vont vite dégainer puis être rejoints dans leur sillage par des groupes conspirationnistes (souvent de la même obédience politique) et des activistes antivaccins ravis de l’aubaine qui se présente contre Bill Gates, par ailleurs ardent promoteur et financier de la recherche vaccinale. De janvier 2020 à aujourd’hui, les théories farfelues vont être égrenées à une cadence de métronome. La toute première s’appuie précisément sur la vidéo de 2015 arguant le fait que si Bill Gates évoquait déjà une grave pandémie, cela prouve qu’il savait ce qui se passait et qu’il a délibérément œuvré pour capitaliser sur cette crise sanitaire à son profit exclusif. Les complotistes lui objectent d’ailleurs le financement qu’il a accordé au PirBright Institute, un laboratoire anglais qui a déposé un brevet pour un vaccin contre le coronavirus. Ce qu’omettent de dire les détracteurs, c’est que ce brevet porte sur une autre forme du coronavirus qui n’a rien à voir avec le Covid-19 mais avec un virus qui affecte la volaille. Qu’importe, la première salve désinformationnelle est inoculée avec succès sur les réseaux sociaux.

Baptisé QAnon, un mouvement friand de complots en tout genre (et repaire de trumpistes) s’empare également de la vidéo prophétique de 2015 pour attaquer Bill Gates sous un autre angle. Pour eux, Bill Gates était effectivement informé de la future vague du coronavirus venu de Chine et il aurait même contribué à sa création. L’objectif ? Imposer ensuite les vaccins qu’il finance via des campagnes obligatoires où pour d’aucuns, seraient même ajoutées des puces électroniques sous la peau pour surveiller les faits et gestes de la population mondiale. Chaud partisan des idées de Donald Trump, QAnon dispose d’une forte audience aux USA à travers un concept récurrent : celui de l’Etat profond (« Deep State ») qui gouverne véritablement en sous-main le pays et qui fait obstruction à Trump depuis qu’il a été élu.

Des personnalités amplificatrices

Une fois répandu les diverses fake news, le mécanisme implacable des réseaux sociaux entre en jeu. Tout ce que compte l’Amérique de conspirationnistes, antivaccins, pro-Trump extrémistes ou simplement tenants du grand complot mondial, va alors se défouler à coups de citations et de vidéos tronquées et de photomontages décontextualisés. Tout y passe sans nulle retenue : Bill Gates a financé un vaccin qui aurait paralysé 500 000 enfants en Inde, il vise à réduire la population mondiale de 10 à 15% avec ses vaccins pour sauver le reste, il est responsable de la stérilisation et de fausses couches de milliers de femmes en Afrique, il entend implanter des puces sous-cutanées pour héberger les données de santé des individus et mieux les contrôler.

La liste est loin d’être exhaustive. Au contraire, elle n’a de cesse de s’allonger en profitant des saillies verbales de figures et de personnalités publiques qui relaient à leur tour le fatras d’infoxs qu’on trouve sur Facebook, YouTube, Twitter, Instagram mais aussi via les messageries comme WhatsApp et les forums comme Reddit et 4chan. C’est le cas par exemple de l’actrice française Juliette Binoche. En mai, elle partage plusieurs théories du complot sur son compte Instagram allant même jusqu’à commenter ouvertement (6) : « Ce sont des opérations organisées par des groupes financiers internationaux (principalement américains), depuis longtemps. Ils manipulent (sans être parano !) : les vaccins qu’ils préparent en font partie. Mettre une puce sous-cutanée pour tous : c’est NON. NON aux opérations de Bill Gates, NON à la 5G ».

Un si parfait bouc émissaire

Cette prolifération de nouvelles fausses s’inscrit malheureusement dans l’air du temps où fumets populistes et conspirationnistes s’entremêlent allègrement. Ceci est particulièrement important dans le domaine de la santé, le cœur d’activité de la Fondation Bill et Melinda Gates. Cette dernière est en effet le deuxième plus important contributeur au budget biennal de l’OMS, et s’apprête à passer premier après le gel des financements américains. Elle est par ailleurs, devant les Etats-Unis, le principal financeur de l’alliance GAVI, l’Alliance pour les vaccins allègrement dans un climat de défiance absolu.

Bill Gates correspond donc en tout point à ce qu’exècrent les adeptes de la « vérité alternative » et les forcenés des complots ourdis par l’establishment. En premier lieu, il est immensément riche et dispose de fait d’un pouvoir sans limites aux yeux de ses détracteurs les plus radicaux. Il est vrai que selon les estimations de la Banque Mondiale, la dotation de la fondation Gates représente près de 46,8 milliards de dollars en 2018 (7). Ce qui en ferait le 91ème pays le plus riche au monde si elle était une nation. Dans le domaine de la santé, l’ONG est donc incontournable. Elle est aussi le 2ème contributeur de l’OMS et le 1er pour la GAVI (Alliance pour les vaccins). Autant d’influence avérée et de chiffres vertigineux qui sont propres ensuite à alimenter et « étayer » les fantasmes et les délires les plus excessifs.

La diabolisation de Bill Gates tient aussi à son profil entrepreneurial. Il est à l’origine de la création de Microsoft, un groupe aujourd’hui ultrapuissant et très bien implanté dans le monde entier, y compris dans des secteurs plus sensibles qui font polémique comme l’hébergement des données numériques de santé des individus en France depuis 2016. A cela, s’ajoutent les financements de la Fondation Gates pour de nombreux laboratoires pharmaceutiques engagés dans la course aux vaccins dont Bill Gates est un inlassable défenseur. Autant de caractéristiques qui le font évidemment passer un membre de l’élite mondiale, la « fameuse » qui entend mettre les habitants de la planète en coupe réglée. Ceci d’autant plus que Bill Gates n’hésite pas à s’opposer frontalement à Donald Trump, le chantre inflexible de l’anti-élite (bien qu’il en fasse lui-même partie !). Ce qui de fait le rend comme un adversaire à abattre.

Vers une impasse totale ?

Dans pareil contexte, Bill Gates est-il inexorablement voué à être un bouc émissaire et une figure de détestation sans fin ? Très probablement oui chez les conspirationnistes et leurs alliés qui ont trouvé en Bill Gates, le parfait paratonnerre pour électriser et viraliser leur paranoïa insondable. Quand bien même les faits les plus concrets et factuels leur sont objectés, ceux-ci sont immédiatement détournés, déformés et renvoyés illico comme des preuves attestant au contraire du caractère vil du cofondateur de Microsoft.

Pour autant, il ne convient pas de baisser les bras mais plutôt de savoir circonscrire les priorités en termes de communication au lieu de s’échiner en pure perte à répondre à des esprits imperméables à toute argumentation rationnelle et fondée. Cela passe par des interventions régulières de Bill Gates et de sa fondation et surtout des actions pédagogiques auprès des populations qui sont confrontées au questionnement et à l’incertitude. Parler et dialoguer avec le ventre mou de l’opinion publique est fondamental pour endiguer au maximum la percolation des fake news de tout poil générées autour de la personne de Bill Gates. Il s’agit là probablement d’un combat sans fin mais ne pas le mener reviendrait à laisser place nette et gain de cause aux siphonnés de la conspiration.

Sources

– (1) – Daisuke Wakabayashi, Davey Alba et Marc Tracy – « Bill Gates, at Odds With Trump on Virus, Becomes a Right-Wing Target » – The New York Times – 17 avril 2020
– (2) – Johane Montay – « Bill Gates, cible numéro 1 des fake news sur le coronavirus » – RTBF – 20 avril 2020
– (3) – Barthélémy Dont – « Bill Gates se retrouve en tête des complots sur le coronavirus » – Slate.fr – 20 avril 2020
– (4) – Daisuke Wakabayashi, Davey Alba et Marc Tracy – « Bill Gates, at Odds With Trump on Virus, Becomes a Right-Wing Target » – The New York Times – 17 avril 2020
– (5) – Ibid.
– (6) – Lucas Serdic – « Coronavirus : Juliette Binoche relaie des hypothèses complotistes sur Instagram » – La Dépêche – 7 mai 2020
– (7) – William Audureau et Assma Maad – « Il aurait financé la pandémie, planifié la vaccination… Ce que vous avez lu sur Bill Gates est-il vrai ? » – Le Monde – 23 juin 2020



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