Christopher Froome et son équipe Sky très très loin du Maillot Jaune de la communication de crise

Depuis que le coureur britannique Christopher Froome a littéralement assommé ses adversaires directs au cours d’une hallucinante échappée du 14 juillet en pleine montagne, les soupçons de dopage et de tricherie mécanique gangrènent à nouveau le peloton du Tour de France 2015. Les médias n’ont pas manqué de rappeler les nombreux précédents ayant entaché les éditions précédentes. Quant aux réseaux sociaux, ils bruissent la plupart du temps de conjectures souvent sans appel à l’égard du Maillot Jaune et de son équipe Sky. Face à la crise, cette dernière réagit étonnamment par une communication de crise minimaliste qui parvient même à générer l’hostilité d’une partie des spectateurs au bord des routes pourtant plus enclins à exiger du spectacle que de s’occuper des remèdes miracles des cyclistes. Réflexions garanties sans dopage !

Dopé ou pas ? Détenteur d’un discret pédalier à moteur ou pas ? Là n’est plus tellement la question centrale tant les suspicions, voire les accusations ne cessent de pleuvoir sur la tête de Christopher Froome et ses équipiers de la Sky. Depuis qu’il a conquis le Maillot Jaune de l’édition actuelle du Tour de France le 10 juillet, le coureur anglais et sa formation n’en finissent plus d’être au centre de toutes les polémiques médiatico-sportives. Ces turbulences ne sont certes pas totalement nouvelles pour l’équipe Sky. En 2013, la victoire écrasante du champion d’outre-Manche sur les pentes du mythique Mont Ventoux avait largement nourri des doutes à peine voilés sur l’authenticité humaine de la performance réalisée. Et rien, ni personne n’est jamais vraiment monté au créneau pour valider concrètement la version qui voudrait que Froome dispose d’un potentiel physique hors-normes mais naturel. A tel point que lorsque vous tapez « Froome » sur Google, c’est le mot « dopage » qui est suggéré automatiquement à l’internaute dans plusieurs langues ! A l’heure actuelle, l’équipe Sky serait pourtant bien inspirée de réviser ses gammes communicantes pour tenter de regagner un peu de crédit.

Un contexte délétère toujours sous-jacent

Froome 2 - Team SkyMême si l’organisation du Tour de France a frappé fort sitôt les aveux de dopage de Lance Armstrong acquis en lui retirant ses 7 Maillots indûment gagnés et en l’effaçant du palmarès, l’ombre de la tricherie médicalisée ne s’est pas pour autant éclipsée dans les esprits. Pourtant, en soi l’absorption de produits dopants était déjà pratiquée dès les premières éditions de la Grande Boucle. En 1907 et 1908, le coureur français Lucien Petit-Breton était déjà suspecté d’avaler des potions dynamisantes bien éloignées des minéraux contenus dans l’eau claire des sources ! Des années plus tard, des figures emblématiques comme Jacques Anquetil ou Laurent Fignon ont admis à leur tour publiquement avoir recouru à la pharmacopée pour booster leurs coups de pédale.

Bien que Christopher Froome n’ait jusqu’à présent jamais été contrôlé positif lors des courses qu’il disputait, les démonstrations de force époustouflantes qu’il réalisa en particulier sur le Tour de France 2013 remporté loin devant ses rivaux, auraient dû inciter les dirigeants de l’équipe Sky à anticiper et à tenir compte de cette défiance croissante à l’égard des sportifs trop puissants et trop faciles. Qu’on le veuille ou non, tout le monde conserve en mémoire l’invraisemblable légende que Lance Armstrong était parvenu à se forger avant que celle-ci ne s’effrite petit à petit puis ne s’évente totalement avec les confessions tardives du Texan, ex-septuple vainqueur de la Grande Boucle. Forcément, devant l’outrageante domination exercée par Christopher Froome et plusieurs de ses coéquipiers comme Richie Porte et Geraint Thomas, la comparaison avec les années Armstrong ne peut qu’inéluctablement affleurer dans les commentaires des journalistes, des sponsors et du public.

Entre transparence millimétrée …

Froome 2 - TelegraphA la différence de Lance Armstrong qui avait pour principe de tancer et bannir tous ceux qui osaient poser des questions dérangeantes ou écorner son image, Christopher Froome n’esquive pas systématiquement. Au quotidien sportif L’Equipe, il a par exemple récemment de nouveau rappelé qu’il possédait une physiologie particulière qui lui permet de tels exploits (1) : « Dans un grand Tour, je ne monte jamais au-dessus de 170 pulsations/minute. Après deux semaines de Tour, il n’y a rien d’extraordinaire à ce que je sois à 10 pulsations/minute de mon max. C’est normal, enfin pour moi ».

Cette normalité, l’équipe Sky en a d’ailleurs presque fait un cheval de bataille pour tenter de couper court aux supputations les plus critiques. Quelques jours avant de s’aligner au départ de l’édition 2015, la formation anglaise a invité en exclusivité Jeremy Wilson, journaliste sportif au quotidien The Telegraph. Pendant quelques jours, il a ainsi pu partager le quotidien des coureurs entre sorties routières pour l’entraînement, séances de massage, collations et suivi médical. Le résultat est un magnifique reportage mêlant témoignages, anecdotes et vidéos uniques des coulisses de l’équipe. En parcourant celui-ci, le lecteur a même presque l’impression d’avoir à faire avec une bande de potes cyclistes du dimanche causant alimentation, mécanique et choix du braquet.

…et opacité cultivée

Froome 2 - mobile homeLe problème est qu’avec cette approche lénifiante d’une problématique qui s’étend en plus au-delà du simple périmètre de l’équipe cycliste, Sky s’entête à ne pas répondre clairement aux requêtes qui lui sont faites et qui pourraient potentiellement déminer des points conflictuels. Dans son article, le journaliste de l’Equipe Alexandre Roos cerne avec justesse l’étrange obstination de Sky à ne pas publier le profil de puissance de Christopher Froome là où d’autres formations ont ouvert publiquement leurs données. Pire ! Quand on pose la question de l’ultra-domination de Froome à son manager d’équipe Dave Brailsford, celui-ci répond par une pirouette mi-arrogante, mi-moqueuse (2) : « Parce qu’on s’est beaucoup entraîné. Et puis parce qu’on a retrouvé la faim de victoires après un Tour 2014 difficile » (NDLR : Froome avait dû abandonner).

Froome 2 - tweet ArmstrongEt sur l’épreuve, Sky ne fait même rien pour arranger une perception déjà détestable. A la différence des autres équipes qui ont choisi de loger dans les hôtels environnants, la formation britannique s’est dotée de luxueux mobile-homes installés à l’abri des regards indiscrets comme une espèce de fort retranché à la Fort Alamo. Résultat : l’écosystème glose à tel point que même Lance Armstrong s’est fendu d’un tweet énigmatique où il s’interroge sur les performances de Froome. Venant d’un « expert » de la triche médicalisée, la remarque ne pouvait pas passer inaperçue ! Autre avatar venant brouiller la réputation de l’actuel Maillot Jaune : la publication sur YouTube d’une vidéo (voir ci-dessous) retraçant l’exploit de Froome sur le mont Ventoux, le tout assorti de calculs biométriques et énergétiques visant à prouver qu’un homme normalement constitué et si doué soit-il, ne peut pas atteindre une telle puissance. Des données qui attisent en tout cas bien des convoitises puisque le manager de Sky assure que certaines d’entre elles auraient été dérobées par des pirates informatiques !

 

 

Quelle alternative ?

Froome 2 - Tweet ETA l’idéal et dans la perspective où Christopher Froome serait bien un coureur propre mais authentiquement hors-normes, les dirigeants de Sky devraient accepter de publier les données permettant aux experts d’attester ensuite que les chronos du coureur sont le fait d’un organisme exceptionnel mais sans recours au dopage. Avec un bémol toutefois. Si cette approche aurait le mérite de desserrer la pression actuelle, elle ne résoudra pas tout à terme. Les spécialistes du cyclisme et du dopage savent malheureusement qu’entre les amateurs de produits dopants et ceux chargés de les détecter, les premiers ont souvent un coup d’avance pour passer à travers les mailles du filet des seconds.

Il n’empêche que Sky adopte une tactique communicante dangereuse. Même les spectateurs du Tour de France se montrent de plus en plus critiques à l’égard de ceux qui sont perçus comme suspects. Le coéquipier de Froome, Richie Porte en est même récemment venu aux mains avec un quidam l’ayant traité de « dopé ». Certes, la loi un brin cynique du spectacle médiatique peut encore constituer un rempart pour l’image de Sky. Mais pour combien de temps encore ? Dans une autre affaire sportive, celle des soupçons de corruption à la FIFA pour les Coupes du Monde 2018 et 2022, ce sont des sponsors qui ont fait pression sur l’indéboulonnable président Sepp Blatter qui de guerre lasse, a fini par démissionner et même commencer à faire des révélations supplémentaires. Quand on jette un œil sur les moqueries que les internautes viralisent à tour de bras sur les réseaux sociaux à l’encontre de Froome et Sky, on comprend qu’aujourd’hui, certaines limites acceptables ou sciemment occultées dans le passé commencent à ne plus l’être progressivement.

Sources

– (1) – Alexandre Roos – « Froome, les raisons du malaise » – L’Equipe – 16 juillet 2015
– (2) – David Opoczyncski – « Face à la suspicion, Sky se défend » – Le Parisien – 16 juillet 2015

Pour en savoir plus

– Lire l’excellent site spécialisé ChronoWatts qui décortique et interprète les données des coureurs par rapport à leurs performances sportives. Ce site est animé par Antoine Vayer qu’on peut suivre par ailleurs sur Twitter



2 commentaires sur “Christopher Froome et son équipe Sky très très loin du Maillot Jaune de la communication de crise

    1. Olivier Cimelière  - 

      Oui cette stratégie du déni exacerbe même des spectateurs. Dans le numéro de l’Equipe d’aujourd’hui, on apprend que Froome a été aspergé d’urine par un spectateur le traitant de dopé et que Porte s’est fait taper dessus. Ce sont certes des cas d’individus isolés (et idiots au passage!) mais cela montre que le silence ne fait que renforcer la suspicion. A ne rien montrer de concret, on s’exposer aux pires conjectures.

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