Trolls, haters, contenus haineux : Sommes-nous tous condamnés à subir ces minorités agissantes ?

Ces acteurs particuliers (souvent les deux faces d’un même profil) sont nés et ont grandi à mesure que le Web social ponctue et influe aujourd’hui le débat public autant que les médias et ceux qui détenaient auparavant le magistère de la parole. D’abord vus comme un phénomène exotique, voire volatile ou anecdotique, les trolls et les haters ont pourtant continué d’infester l’écosystème digital au point de polluer la réputation de quiconque leur déplaît et d’engendrer des chambres d’écho bruyantes mais souvent peu représentatives. Twitter vient récemment d’annoncer une série de mesures pour renforcer cette déferlante d’abus verbaux en tout genre. Un combat perdu d’avance ou à mener malgré tout pour faire des médias sociaux autre chose qu’un « gueuloir » d’agités sans freins, ni respect ?

Appels au meurtre, sexisme, dénigrements de marques et de personnes, porn revenge, xénophobie, antisémitisme, homophobie, bashing en bandes digitales, épandage sans scrupules de rumeurs et de théories complotistes … Le moins qu’on puisse dire à la lecture d’une pareille litanie de dérives discursives et comportementales,c’ est que le Web social est effectivement devenu (aussi) un réseau de caniveaux où la face noire de l’humanité se défoule sans limites. Le propos de ce billet n’est pas pourtant de s’abandonner à des jugements péremptoires sur Internet et ses usages à l’instar d’un Jacques Séguéla qui déclarait tout de go (déjà !) en 2009 : « Le Net est la plus grande saloperie jamais inventée par les hommes ». Faire le procès simplet des outils est une approche bien commode et très hypocrite pour ne pas se pencher sur les racines profondes du problème. Néanmoins, que peut-on envisager pour endiguer les excès récurrents des trolls et des haters sans piétiner non plus la liberté d’expression ?

Impression exagérée ou avérée ?

Haters - Zelda WilliamsC’est sans doute la première question à se poser. Pourquoi le Web et ses corollaires digitaux charrient-ils autant de contenus violents, intolérants et binaires où la notion de respect et d’écoute de l’autre semble avoir totalement disparu du paysage. Sont-ils une vue de l’esprit à force de se focaliser sur les plus extrêmes ou un état de fait concret ? En janvier 2016, l’agence Kantar Media s’était livré à l’analyse de messages d’insultes proférées sur Twitter, Facebook et quelques forums de sites médias français pendant deux jours. Le chiffre obtenu est vertigineux : 200 000 invectives identifiées soit une cadence de 2 insultes à la seconde (1). Un chiffre probablement déjà obsolète à l’heure où ces lignes sont écrites et à mesure que les médias sociaux ne cessent de gagner en audience.

La haine est donc bien palpable et chauffée à blanc selon les sujets d’actualité. Politique, religion, sexisme, racisme, immigration sont de toute évidence les thèmes qui déclenchent et polarisent les abominations textuelles les plus cinglantes. Mais personne n’est à l’abri d’une attaque soudaine de trolls et de haters. Zelda Williams, dont le père et célèbre acteur Robin Williams venait de se suicider, en a fait la très douloureuse expérience en août 2014. S’il y eut évidemment beaucoup de messages de compassion, il y eut aussi une vague d’accusateurs (souvent anonymes) en ligne pointant gratuitement du doigt la responsabilité de la jeune femme dans le décès de son père. La brutalité des propos fut telle que Zelda Williams se retira temporairement de Twitter. Lequel annonça dans la foulée, un durcissement de la modération sur son réseau. Pourtant, trois ans plus tard, force est de constater que la tonalité rageuse globale n’a pas baissé d’un cran.

Pourquoi tant de méchanceté en ligne ?

haters - HatersUn premier élément d’explication à cette explosivité verbale qui prévaut désormais sur les réseaux sociaux est d’ordre sociologique. La montée en puissance des médias sociaux n’a fait en fin de compte que mettre en exergue une grogne latente régnant sous le couvercle de la cocotte-minute sociétale depuis des décennies. Sauf que voilà. Avant, s’exprimer et surtout susciter de forts impacts étaient nettement plus complexes et aléatoires pour se faire entendre et attirer l’attention des médias et du reste du corps social. Professeur à l’Université de New York et très au fait des effets de masse sur les réseaux sociaux, Clay Shirky en est convaincu. Internet puis les médias sociaux ont largement favorisé l’émergence d’idées qui auparavant se situaient à la marge ou heurtaient les valeurs collectives en vigueur dans les démocraties occidentales (2) : « L’ethnonationalisme blanc était tenu à distance à cause d’une ignorance collective. Chaque personne s’époumonait dans son coin derrière sa télévision contre les immigrants ou pour dire que les blancs chrétiens étaient plus Américains que les autres Américains. Ils ne savaient pas combien d’autres personnes partageaient leurs opinions. Avec Internet, chacun peut voir qu’il n’est plus seul à penser pareil ». Depuis, ces groupes d’opinion se sont structurés en ligne et ont largement aidé à rendre plus « admissible » ces idées qu’auparavant peu de gens se risquaient à dire publiquement.

Haters - HarassmentL’autre versant de l’explication procède plus de la psychologie des individus. L’université d’Arizona a ainsi passé au crible plusieurs « customer rage studies » pour mieux cerner les tenants et aboutissants de ces consommateurs qui se lancent à corps perdu dans des actes de vengeance ou de dénigrement public à l’encontre de marques, de magasins ou même de personnes. Professeur de marketing à l’Essec, Emmanuelle Le Nagard s’est également penchée sur ces études. Ses découvertes sont sans appel (3) : « Ils se voient comme des justiciers, des Robin des Bois de l’ère Internet. Pour que l’entreprise ne recommence pas. Pour lui donner une leçon ». Mais aussi pour se soulager car ils s’estimaient parfois « bafoués, humiliés car leur réclamation avait été ignorée »(4). Les ressorts psychologiques des trolls et des haters peuvent même avoir des racines plus profondes selon Yann Leroux, psychanalyste et spécialiste de la société numérique. Là, les bas instincts sont directement à l’œuvre (5) : « Il y a des gens qui s’amusent à repérer sur Facebook des profils de mecs affichant un look qu’ils jugent ringard (…) Et là, ils le cassent en faisant pleuvoir les commentaires méchants. Après, on les voit se vanter de s’être fait expulser de la page de leur victime ». Entre sans-voix qui s’emparent de l’effet d’aubaine du Web pour faire écho et pervers souvent lâchement planqués derrière leur anonymat, les réseaux sociaux comme les pages commentaires des médias (ou encore les forums comme 4Chan connu pour ses débordements sexistes à répétition), les trolls et les haters se sont donc imposés comme des acteurs capables de poser de sérieux problèmes de communication et de réputation.

La désinhibition comme moteur

Haters - Cover TimeCette désinhibition digitale est clairement devenu un enjeu pour quiconque souhaite prendre part au dialogue avec ses communautés en ligne. Il serait illusoire de continuer à faire croire que le Web social incarne encore le mythe promis des geeks pionniers où l’échange d’informations, la connaissance de l’autre, le dialogue constructif allaient pouvoir prendre chair grâce à Internet. Heureusement, il existe aussi de magnifiques cas d’études et d’anecdotes touchantes où le Web est réellement un canal de progrès sociétal. Mais ne nous leurrons plus. Les trolls et les haters qui grognaient autrefois dans leur coin (les mêmes que ceux plus anciens qui s’amusaient parfois à inonder les boîtes aux lettres de courriers anonymes malveillants pour assouvir leurs envies de bagarre) ont dorénavant pris pied sur le Web social et n’ont guère d’états d’âme à le dévoyer. Time Magazine s’en est d’ailleurs préoccupé en août 2016 en consacrant un dossier spécial sur cette dérive communicationnelle qui accentue les fractures, excite les haines et encourage les actes les plus délictueux. En 2014, le Pew Research Center avait déjà établi dans une étude que 70% des 18-24 ans avaient déjà subi des harcèlements digitaux ainsi que 26% des femmes (6).

Cette agressivité décomplexée devient de plus en plus problématique. Elle impacte à tout moment n’importe qui et n’importe quoi avec parfois des effets brutaux. En juillet 2016, l’actrice américaine noire Leslie Jones a ainsi annoncé son retrait de Twitter sous les coups de boutoir des haters et des trolls (7) : « Je quitte Twitter ce soir les yeux plein de larmes et le cœur plein de tristesse. Toute cette haine parce que j’ai fait un film. Vous pouvez détester le film, mais je ne mérite pas ce que j’ai dû endurer aujourd’hui ». En cause : le tsunami de tweets haineux et racistes à la sortie du film. Et les haters et les trolls qui parfois se font exclure de Twitter ou d’un autre réseau pour avoir vraiment franchi la ligne jaune, parviennent encore à s’en vanter. Souvent en récréant dans la seconde un nouveau profil et en hurlant à la victimisation.

La loi et les GAFA comme remparts ?

Haters - twitter-anti-harcelement-0Les trolls et les haters ont d’autant pu proliférer que pendant longtemps les géants des réseaux sociaux (Facebook, Google, YouTube, Twitter en tête) ont invoqué la sacro-sainte liberté d’expression qui est au cœur de la Constitution américaine. En dépit des requêtes croissantes et des mécontentements de toutes parts (et notamment d’Europe), ces acteurs digitaux ont plutôt fait la sourde oreille. Même s’ils n’étaient pas à un paradoxe près. En janvier 2017, une blogueuse italienne a ainsi vu son compte bloqué par Facebook pour avoir publié la statue nue de Neptune à Bologne au motif que la photo était « sexuellement trop explicite » (8). Alors qu’au même moment, signaler un site antisémite ou djihadiste relève de la croix et la bannière pour obtenir la fermeture par Facebook !

Néanmoins, ces entreprises commencent à comprendre qu’il est dans leur intérêt de mettre un peu d’ordre dans ce capharnaüm où la haine gratuite prend trop souvent le pas sur la pertinence et le respect. En mai 2016, Facebook, YouTube, Twitter et Microsoft ont notamment paraphé un code de conduite avec la Commission européenne pour examiner en moins de 24 heures les signalements et supprimer le cas échéant. Ces derniers jours, Twitter a dévoilé une batterie de nouveaux outils de chasse aux trolls qui seraient basés sur le « Deep Learning » pour repérer et bannir les plus acharnés et hors-la-loi mais aussi les empêcher de revenir (9). Pour la juriste Charlotte Denizeau, la loi doit également faire partie de l’arsenal si l’on veut juguler efficacement les débordements des trolls et des haters (10) en mettant la pression légale sur les éditeurs de réseaux sociaux et les fournisseurs d’accès : « Il faudrait les contraindre sous risque de sanctions pénales, à utiliser des modérateurs et les obliger à fermer ou bloquer l’accès aux sites à teneur raciste, antisémite ou faisant l’apologie de la violence ». Pas si simple au regard de la liberté d’expression si l’on en juge la toute récente décision du Conseil Constitutionnel français qui vient de censurer le délit de consultation de sites djihadistes imposé par le gouvernement !

Eduquer et parler en permanence

Hater - Photo appli HaterAlors concrètement que faire sans tomber non plus dans l’excès inverse du politiquement correct ou du bon vieux comité de censure comme les pratiquaient allègrement les régimes soviétiques. Une première piste consisterait à encourager et muscler plus fortement l’éducation des plus jeunes générations en matière de citoyenneté numérique. C’est justement une recommandation prônée par la Commission nationale consultative des Droits de l’Homme depuis février 2015 (11) avec « l’adoption d’un plan d’action national sur l’éducation et la citoyenneté numériques ». Au même titre que les jeunes diginautes doivent apprendre l’esprit critique parmi les contenus qu’ils glanent sur le Web, ils doivent également être incités à plus de responsabilisation et de prévention dans leurs comportements numériques. Sans ce travail de fond et de longue haleine, les trolls et les haters risquent d’avoir encore de beaux jours devant eux.

Pour les organisations et les dirigeants ayant des activités publiques, il s’agit en parallèle d’investir plus massivement dans des structures de datamining et de veille digitale pour mieux repérer, comprendre et désamorcer et/ou confiner des énervés qui très fréquemment ne représentent que des poignées et pas des armées de mécontents. Là aussi, cela requiert un effort conséquent. Mais faire l’impasse revient encore une fois à laisser la porte grande ouverte aux trolls et aux haters qui eux ne changeront pas d’un iota. La preuve avec Milo Yiannopoulos, journaliste britannique pro-Trump, collaborateur du site réactionnaire Breitbart News et banni à vie de Twitter pour avoir proféré des insultes raciales envers l’actrice Leslie Jones. Puni mais quand même ravi de son coup puisque cette expulsion revêtait à ses yeux presque l’obtention d’une médaille pour discours déviant !

Autre piste : réhabiliter la Netiquette comme le suggère mon ami blogueur Hervé Monier dans un billet très explicite. Pourquoi pas en effet ? Disposer de codes de conduite procure toujours des repères. Même si les trolls et les haters s’en moquent assez allègrement, ils ne pourront au moins pas objecter que converser sur les réseaux sociaux, c’est « free style » à tous les niveaux. Ne pas en prendre plus conscience et agir en conséquence pourrait alors déboucher sur de graves conséquences que Christophe Lachnitt, ancien dircom chevronné et blogueur reconnu résume ainsi (13) : « C’est pourquoi, en matière de communication, la révolution numérique bascule, toutes proportions gardées, dans la Terreur : l’arbitraire règne sur la formation des perceptions et le respect de la vérité, fondement démocratique s’il en est, se trouve réprimé ». Il n’est question de jouer à se faire peur mais à réellement prendre la mesure du problème. La preuve ? Une application baptisée « Hater » vient de voir le jour. Sur le principe de Tinder, elle propose de mettre en relation des gens qui ont les mêmes détestations que vous !

Sources

– (1) – Aymeric Renou – « Deux insultes par seconde » – Le Parisien – 9 février 2016
– (2) – Farad Manjoo – « Social Media’s Globe-Shaking Power » – New York Times – 16 novembre 2016 –
– (3) – Gilles Wybo – – « Mais pourquoi sont-ils si méchants ? » – Stratégies n°1796 – 8 janvier 2015
– (4) – Ibid.
– (5) – Nic Ulmi – « Il est plus facile de haîr à distance » – Le Temps – 18 octobre 2014
– (6) – Joel Stein – « How Trolls Are Ruining the Internet » – Time Magazine – 18 août 2016
– (7) – Clément Boutin – « Les réseaux sociaux donnent-ils trop la voix aux “haters” ? » – Les Inrocks – 1er août 2016 –
– (8) – Elisa Braun – « Facebook censure une photo d’une statue de Neptune pour nudité » – Le Figaro – 4 janvier 2017
– (9) – Leila Marchand – « Twitter lance des outils anti-trolls » – Les Echos – 7 février 2017
– (10) – Catherine Vincent – « Modérer et punir » – Le Monde – 25 juin 2016
– (11) – Ibid.
– (12) – Clément Ghys – « Ils ont posté le pire, Twitter les a bannis » – Le Monde – 16 janvier 2017
– (13) – Christophe Lachnitt – « La révolution numérique bascule dans la Terreur » – Superception – 1er février 2017

Haters - netiquette20



Laisser un commentaire


Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.