Rétrospective Facebook 2014 ou la pitoyable obsession de la communication algorithmique

Facebook saura-t-il un jour mettre de l’humain dans sa communication avec ses utilisateurs ? C’est la question que l’on peut se poser à la suite du plantage lamentable de son application « Year in Review ». Plusieurs abonnés du réseau social ont notamment vu des moments douloureux de leur vie en 2014 ravivés par la stupidité de l’algorithme mis en place par Facebook. Malgré de plates excuses, le réseau de Mark Zuckerberg reste rivé sur son idéologie d’ingénieur informaticien où l’empathie et la considération de l’autre n’ont guère de place.

Si vous avez un profil Facebook, il est quasiment impossible que vous ayez échappé ces derniers jours au spam particulièrement irritant de la dernière née des applications Facebook baptisée « Year in Review » et traduite en français par «J’ai passé une super année! Merci d’y avoir contribué». L’idée consiste à générer un diaporama commémoratif à partir des photos les plus populaires (c’est-à-dire ayant enregistré le plus grand nombre de « likes ») publiées en 2014 par chaque utilisateur et de le partager ensuite avec sa communauté comme un panorama festif de l’année écoulée. Pour inciter à cliquer et à céder à son tour à ce rembobinage égotique artificiel, Facebook a dégainé la communication gros sel en harcelant les internautes à chacune de leur connexion sur le réseau pour réaliser leur rétrospective à la sauce algorithmique concoctée par l’entreprise de Menlo Park.

Nous ne sommes pas des bots

YIR - batamanSi populaire soit-il par le nombre actuel de ses utilisateurs dans le monde (plus de 1,3 miliards à ce jour), Facebook n’en continue pas moins de peiner à cultiver une communication intelligente et adaptée avec ces derniers. Passons sur le matraquage publicitaire qui n’en finit pas de nous proposer de visiter des pages pas toujours très pertinentes mais invariablement calculées comme telles grâce à notre navigation et aux déductions informatiques qui en découlent. A titre personnel, je me suis ainsi vu proposer une flopée de pages et de groupes en lien avec le Front National au motif que j’avais lu des contenus similaires. C’était omettre que cette lecture n’avait rien de militante mais procédait au contraire d’une recherche analytique effectuée dans le cadre d’un article pour mon blog.

Il n’empêche qu’aux yeux de Facebook, nous ne sommes finalement et irrémédiablement que des bots, ces petits robots bourrés de formules mathématiques issus des cerveaux binaires des codeurs et des développeurs de la plateforme. Convaincus de leur martingale algorithmique infaillible, ceux-ci n’en finissent pas de nous bombarder avec leurs gentils services magiques où nous n’avons plus qu’à cliquer pour faire corps avec l’immense et merveilleux monde de Facebook. C’est exactement cette façon de procéder que le réseau de Mark Zuckerberg a adopté de nouveau récemment pour pousser à tout prix son application « Year in Review » jusqu’à l’indigestion.

La réaction des socionautes a pourtant été virulente et spontanée. Saoulés d’être en permanence inondés de rétrospectives de leurs amis ayant finalement capitulé, ceux-ci ont rapidement manifesté leur mécontentement à travers notamment un pastiche de Batman giflant un personnage se gargarisant avec « son année formidable ». Mais comme d’habitude, Facebook est resté sourd aux récriminations et aux exaspérations de ses membres. En dépit de l’inflation des Batman énervés, la plateforme a persévéré de plus belle pour faire ingurgiter son fichu gadget aux plus réfractaires.

Marre de la communication aseptisée de Facebook

YIR - banniere communicationA force de vouloir imposer vaille que vaille sa trouvaille algorithmique (dont le rendu est au passage particulièrement déceptif et réducteur), Facebook a cependant fini par se prendre les pieds dans le tapis. Pourtant, la plateforme sociale aurait déjà dû tirer des enseignements de ses précédents échecs avec ses fonctionnalités virales. Celle intitulée « Say thanks » où l’on remerciait un ami dans le cadre de la Journée mondiale de la gentillesse de 2014 avait valu un joli bide au fondateur Mark Zuckerberg et quantité de moqueries sur les médias sociaux. Qu’importe ! Chez Facebook, le monde doit toujours finir par ressembler à ce que l’entreprise de Menlo Park estime et édicte comme bien et utile pour nous, les pauvres utilisateurs idiots.

La rétrospective 2014 a pourtant généré de graves impairs où plusieurs utilisateurs ont en particulier vu des pans pénibles de leur vie revenir soudainement à la surface des murs Facebook sans qu’ils puissent y faire grand-chose. C’est ainsi qu’un Américain du nom d’Eric Meyer s’est publiquement ému et offusqué de voir réactivé via l’application « Year in Review », le portrait de sa petite fille décédée d’un cancer quelques mois plus tôt (1) : « Cette cruauté algorithmique malencontreuse est le résultat d’un code informatique qui fonctionne dans la majorité des cas, rappelant aux gens à quel point leur année a été géniale. (…) Mais pour ceux d’entre nous qui ont vécu le décès d’un être aimé, ou ont passé beaucoup de temps à l’hôpital, ou ont connu un divorce ou une perte d’emploi, (…) nous ne voulons pas forcément jeter un nouveau coup d’œil à l’année qui vient de s’écouler ».

La réaction de Facebook a été prompte mais tellement empreinte de charabia moulé à la louche des bons sentiments corporate qu’elle en devient pitoyable et vaine. Au Washington Post qui évoquait cette boulette sordide, le chef de produit en charge de l’application, Jonathan Geller, a alors débité son baratin aseptisé de camelot pour tenter de sauver la face. Dans une posture factice qui pue les éléments de langage calibrés, ce dernier explique benoîtement (2) : « L’application a été géniale pour énormément de gens, mais clairement, dans ce cas, nous lui avons causé de la souffrance plus que de la joie. Nous pouvons faire mieux. Je suis très reconnaissant [à Eric Meyer] d’avoir pris le temps de partager sa douleur sur son blog. C’est une réaction précieuse ». En d’autres termes, quoi que vous disiez de crucial, Facebook a toujours le dernier mot. Celui de sa maudite vérité algorithmique …

Sources

– (1) – Michaël Szadkowski – « Facebook : une rétrospective de l’année 2014 tourne mal » – Le Monde – 28 décembre 2014
– (2) – Andrea Peterson – « Facebook’s ‘Year in Review’ app swings from merely annoying to tragic » – Washington Post – 26 décembre 2014



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