Lanceurs d’alerte : Ce que tout communicant doit savoir et intégrer dans sa stratégie

Fraudes fiscales, secrets d’état, magouilles commerciales, déviances sanitaires, menaces écologiques, rien n’échappe désormais plus à la conscience aiguisée des lanceurs d’alerte. Souvent simple quidam outré par le constat de pratiques qu’il juge graves et non-éthiques, il ose alors briser l’omerta et révéler les turpitudes épinglées au vu et su de tous. Sous la triple impulsion des réseaux sociaux, du cycle médiatique continu et d’une exigence de transparence sociétale accrue, le lanceur d’alerte s’impose de plus en plus comme une figure majeure dans l’écosystème des entreprises et des institutions. Que penser de cette tendance irréversible qui n’est pas sans poser un sacré défi pour les communicants ?

Si Edward Snowden incarne aujourd’hui le parangon universel du lanceur d’alerte, le champ d’action de cette nouvelle figure médiatique ne se borne pas uniquement à la divulgation d’arcanes géopolitiques. L’actualité de ces derniers jours montre qu’aucun secteur d’activité n’est maintenant à l’abri de ces « insiders » qui tirent publiquement la sonnette d’alarme sur des pratiques peu compatibles avec les règles éthiques, légales et l’intérêt général.

En France, deux personnes ont ainsi choisi tout récemment d’hausser le ton en publiant coup sur coup des livres dénonciateurs à propos des remugles de leurs ex-entreprises. La première est Stéphanie Gibaud, ancienne salariée de la banque UBS qui raconte de l’intérieur comment l’établissement financier suisse avait institutionnalisé la fraude fiscale au bénéfice de ses clients fortunés. Le second est le docteur Bernard Dalbergue, ancien collaborateur du laboratoire pharmaceutique Merck qui explique comment les essais cliniques sont biaisés et les effets secondaires des molécules habilement occultés auprès des autorités sanitaires délivrant les précieuses sésames administratifs pour la commercialisation des médicaments.

Petite généalogie express du lanceur d’alerte

Dans les pays anglo-saxons, le lanceur d'alerte est désormais consacré
Dans les pays anglo-saxons, le lanceur d’alerte est désormais consacré

S’il n’existe pas de typologie particulière récurrente de celui ou celle qui s’improvise un jour lanceur d’alerte, il est en revanche possible de remonter aux origines du phénomène. C’est aux Etats-Unis et plus généralement dans le monde anglo-saxon que le concept est apparu dans les années 70 sous le terme générique de « whistleblower » (qui signifie littéralement souffler dans le sifflet à l’instar d’un policier ou d’un arbitre). Dans un premier temps, le whistleblowing concerne avant tout des dossiers à caractère politique comme la retentissante affaire des Pentagon Papers en 1971 où Daniel Ellsberg transmet un rapport secret prouvant que le gouvernement américain ment sur l’état réel du conflit vietnamien. Un an plus tard, c’est au tour de William Mark Felt, ex-agent du FBI (le fameux « Gorge Profonde ») de fournir les preuves d’espionnage politique commis par le président en exercice, Richard Nixon. Ce qui débouchera sur le célèbre scandale du Watergate.

Il faut attendre l’orée des années 90 pour voir les lanceurs d’alerte opérer dans d’autres domaines qui seront d’ailleurs popularisés par la suite par des films au cinéma. C’est l’industrie du tabac qui reçoit les premiers coups émanant d’un cadre du secteur, Jeffrey Wigand. Ce dernier révèle que les entreprises tabatières connaissent parfaitement le caractère addictif et cancérigène de leurs produits. Ce combat débouchera ensuite sur de nombreux procès où les industriels devront s’acquitter d’amendes colossales. A la même époque, une autre lanceuse d’alerte défraie la chronique. Il s’agit d’Erin Brokovitch, une autodidacte par ailleurs militante écologiste qui dénonce la pollution au chrome de l’eau potable du comté où elle vit par la société de gaz et d’électricité locale. Elle mène une lutte acharnée et obtient de confortables indemnisations pour les victimes. Depuis ces faits d’armes, les histoires de lanceurs d’alerte se sont multipliées à l’envi engendrant de nouvelles figures de citoyens fermement décidés à ne pas fermer les yeux sur les dérives qu’ils observent. Le site The Guardian a d’ailleurs publié une intéressante chronologie interactive de ces protagonistes les plus marquants jusqu’à nos jours.

Retard à l’allumage en France mais …

André Cicolella, pionnier des lanceurs d'alerte en France
André Cicolella, pionnier des lanceurs d’alerte en France

En France, le phénomène du lanceur d’alerte a mis plus de temps à imprégner le corps sociétal. Pendant longtemps, il a été handicapé par une forte connotation péjorative l’affublant d’une étiquette de dénonciateur pas toujours bien intentionné à l’instar des délateurs anonymes qui balançaient d’autres personnes à la police du régime de Vichy pour des motifs souvent peu glorieux. Ensuite, à l’inverse des pays anglo-saxons pétris de morale protestante où la transparence doit primer, la culture latine et catholique qui s’accommode mieux des zones d’ombre a aussi ralenti l’émergence des lanceurs d’alerte dans la vie publique. Celui qui s’y risquait se retrouvait alors fréquemment avec des poursuites judiciaires sans fin et en plus, mal vu par la société pour avoir trop parlé.

Ce n’est véritablement qu’au tournant des années 2000, à mesure que la société française a empilé les scandales comme le sang contaminé, l’amiante ou encore le nuage nucléaire de Tchernobyl, que le personnage de lanceur d’alerte a commencé à occuper plus de place sur la scène publique. L’un de ces précurseurs se dénomme André Cicolella. Chercheur en évaluation des risques sanitaires, il n’aura de cesse de mettre à jour la toxicité de certaines substances chimiques largement usitées dans différentes industries. Un combat qui lui vaudra d’ailleurs un licenciement express de son employeur de l’époque et l’idée qu’une protection juridique doit être accordée à ceux qui font œuvre de lancer une alerte.

Sur ce point, la France a d’ailleurs longtemps été vilipendée par les ONG et de nombreux magistrats pour la faiblesse de son dispositif de protection juridique de salariés du privé et d’agents du public. Depuis 2013, le statut de lanceur d’alerte est désormais mieux encadré dans la foulée de deux scandales qui ont profondément choqué l’opinion publique : l’affaire du Mediator avec le laboratoire Servier et celle de Jérôme Cahuzac. Avec le souci également de s’assurer que les dénonciations fondées et légitimes soient correctement protégées tandis que les fuites abusives soient dissuadées et réprimées le cas échéant.

Une exigence éthique en hausse

Le corps sociétal n'entend plus laisser passer les dérives dont il peut être témoin
Le corps sociétal n’entend plus laisser passer les dérives dont il peut être témoin

Avec un environnement législatif plus favorable à ceux qui osent défier la chape de plomb qui a durablement prévalu dans divers dossiers sensibles, va-t-on assister pour autant à un déferlement de révélations en tout genre sur les errements, écarts et turpitudes commis au sein des entreprises et des institutions ? La réponse est probablement oui sans conteste.

En 2012, le cabinet Ernst & Young a publié un instructif rapport (1) où il s’avère que 40% des délits commis par des sociétés (en particulier évasion fiscale) ont été dévoilés par des lanceurs d’alerte. Une proportion loin d’être négligeable qui a permis de recouvrer 13,3 milliards de dollars entre 2009 et 2012.

Si l’on observe d’un peu plus près les motivations des deux lanceurs d’alerte français venant de publier chacun un livre de révélations du même acabit, on s’aperçoit que l’exigence éthique et sociétale est montée d’un cran. Dans un article du Monde, Stéphanie Gibaud raconte le mécanisme qui l’a conduit à basculer du côté du lanceur d’alerte après des années passées à contribuer au système d’évasion fiscale mis au point par UBS France (2) : « J’ai mis longtemps à comprendre. Toutes les pièces du puzzle étaient là, mais en ordre dispersé. Une fois que tout a été clair, je n’avais pas d’autre choix que de dénoncer ce que je voyais. C’était une évidence, c’est comme ça que mes parents m’ont élevée. Je suis du Nord et là-bas, l’honnêteté, la probité, le respect des autres, ce sont des valeurs essentielles ».

C’est un cheminement extrêmement similaire qu’a emprunté le docteur Bernard Dalbergue. Pendant plus de 20 ans, il exercé dans l’industrie pharmaceutique et notamment pour le laboratoire américain Merck. Il en est licencié en 2011 pour avoir levé le voile sur les pratiques déviantes de mise sur le marché de nouveaux médicaments aux bénéfices thérapeutiques pas toujours avérés mais provoquant également 18 000 morts par an (3). Lui aussi a vu les pièces du puzzle s’imbriquer et s’assembler petit à petit jusqu’au jour où l’homme n’a plus pu s’arranger avec sa conscience (4) : « Habitude a été prise d’enfumer les autorités de santé. Mais le lancement de notre nouveau médicament frôle la démesure. Durant toute ma carrière, jamais je n’avais été le témoin de telles liaisons dangereuses entre des toubibs et une entreprise privée ».

Explosion d’alertes en vue ?

Tor, l'outil idoine pour tout lanceur d'alerte
Tor, l’outil idoine pour tout lanceur d’alerte

Sans sombrer dans une paranoïa excessive, il n’est pas interdit de penser que les exemples cités plus haut vont essaimer de manière encore plus affirmée dans les années à venir et particulièrement dans les sociétés occidentales où la défiance du corps citoyen à l’égard de ses élites et les défaillances multiples des gouvernances démocratiques ne cessent de se creuser et d’alimenter un besoin irrépressible de contre-pouvoirs pouvant endiguer les dérives dangereuses.

Pour s’en convaincre, il suffit de se référer au baromètre de la Confiance qu’édite l’agence Edelman depuis 14 ans. Année après année, on constate que le contrat social est ébréché toujours un peu plus. Les citoyens n’ont plus confiance mais n’entendent pas pour autant absoudre leurs dirigeants de leurs responsabilités les plus élémentaires. Surtout en cas de malversations en tout genre. D’où un terreau potentiellement très fertile pour que de nouveaux lanceurs d’alerte se décident à sortir du bois et dénoncer les travers.

La potentialité est d’autant plus forte que la manipulation des technologies de l’information est aujourd’hui à la portée de n’importe quel quidam. Il suffit de copier en quelques instants des gigaoctets de données sulfureuses, de les transmettre à qui de droit ou de les publier soi-même à travers un blog ou un réseau social. C’est exactement dans cet état d’esprit que s’est par exemple développé le projet Tor dont l’objectif est notamment d’aider les journalistes et les lanceurs d’alerte à communiquer en ligne sans être pris en filature. Soutenu par la Knight Foundation qui promeut le libre accès à l’information, Tor offre de télécharger le logiciel Tails sur une clé USB préconfigurée qui permet ensuite de transmettre sans encombre et sans risques des informations.

A ceux qui pensent que ce scénario procède encore de la science-fiction, il convient alors de se référer à l’impressionnante infographie interactive (voir également à la fin de ce billet) par David McCandless, un journaliste indépendant britannique spécialisé en datavisualisation et datajournalisme. Il s’est amusé à recenser toutes les fuites de données émanant de diverses entreprises et institutions depuis plusieurs années. Le résultat parle de lui-même : la porosité informationnelle est désormais un fait avéré. Certes, il convient ensuite de distinguer les fuites malveillantes des fuites aux motifs plus vertueux. Mais cela souligne au moins qu’il est illusoire de croire que la libération de la parole est encore timide. Sur les réseaux numériques, la liquidité des contenus n’est plus à prouver !

Communicants, la donne change !

Lanceur - etoile lanceurCette perméabilité informationnelle combinée à une potentialité statistique plus prononcée de voir un lanceur d’alerte débouler, doit inciter les communicants à revoir leurs schémas stratégiques. Ceux qui sont encore tentés par l’option blindage tous azimuts en seront vite pour leurs frais. Aux discours enjolivés ou stéréotypés qui sont encore trop souvent servis par les entreprises et les institutions, le corps sociétal exige maintenant des preuves et des actes concrets. Aux engagements annoncés en fanfare, le corps sociétal entend exercer un suivi minutieux et ne pas se priver si nécessaire de stigmatiser les écarts, les renoncements, les déviances ou les abandons. Le lanceur d’alerte (même s’il ne sait pas forcément lui-même qu’il a vocation un jour à le devenir) est inéluctablement appelé à intégrer le camp des influenceurs avec lesquels il faut compter.

Il sera d’autant plus crucial dans ses actes et ses postures que bien souvent, le lanceur d’alerte provient de l’intérieur. De ce système même où il évolue depuis longtemps, dont il a une connaissance fine des us et des coutumes et pour lequel il est prêt à rompre le pacte tacite employé/employeur si d’aventure, il constate des dérives incompatibles avec ses propres valeurs.

C’est un argument de plus qui milite entre autres pour faire de la communication interne autre chose qu’un hochet gentiment exhibé pour nourrir le sentiment qu’on tient compte de sa communauté de salariés alors qu’il n’en est rien. Le challenge est immense car il implique un changement culturel profond et une révision des pratiques managériales pour lequel nombre d’organisations n’ont guère encore acquis les postures et les états d’esprit idoines. Il le faudra pourtant. Sinon, un lanceur d’alerte se chargera de faire bouger les lignes. Avec des conséquences pouvant être très impactantes pour la réputation et la performance des organisations.

Sources

– (1) – Ernst & Young Global Fraud Survey 2012
– (2) – Anne Michel – « Et Stéphanie Gibaud entra en résistance » – Le Monde – 7 février 2014
– (3) – Chloé Hecketsweiler – « Les accusations du docteur Bernard Dalbergue » – Le Monde – 5 février 2014
– (4) – Ibid.

Pour en savoir plus

– Lire le livre-témoignage de Florence Hartmann – « Lanceurs d’alerte » – Editions Don Quichotte – 2014
– Lire l’interview du sociologue Francis Chateauraynaud – « Qu’est-ce qui fait le succès du lanceur d’alerte » – Mediapart – 14 août 2013
– Relire l’article du Blog du Communicant – « Communication interne : Et si la menace venait aussi de l’intérieur ? » – 4 juillet 2013

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2 commentaires sur “Lanceurs d’alerte : Ce que tout communicant doit savoir et intégrer dans sa stratégie

  1. Romain -

    Bonjour,

    Très bon article, qui remet bien en perspective l’origine du « whistleblowing », avec des exemples très utiles pour l’étudiant que je suis. Par ailleurs cela illustre bien les propos de Dominique Wolton lorsqu’il dit qu’une dictature communicationnelle est peu probable car la communication fonctionnelle s’effectue au nom de la communication normative; ainsi les faits se rapportent aux valeurs, le discours à la réalité.

    En revanche, je me permets de vous demander si vous pouvez expliciter le « changement culturel profond » et surtout la « révision des pratiques managériales » que ce challenge implique, lorsque vous écrivez :

    « Le challenge est immense car il implique un changement culturel profond et une révision des pratiques managériales pour lequel nombre d’organisations n’ont guère encore acquis les postures et les états d’esprit idoines ».

    J’ai bien pensé à l’OST, à l’école des relations humaines, de la contingence, socio-technique… mais je ne vois pas la révision des pratiques. Est=ce car l’entreprise apprend à composer avec l’incertitude au lieu de chercher à la contrôler ?

    Merci beaucoup

    1. Olivier Cimelière -

      Bonjour
      merci pour votre commentaire
      Par changement managerial j’entends en effet la capacité à s’ affranchir progressivement des modèles de contrôle stricts qui regulent encore les relations en entreprise.

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